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lundi 6 avril 2009

Nuit d'hiver

« C’était avant la maladie, avant la jaunisse, il y avait de la neige, quelques mois avant donc, en février peut-être… « Joseph, joseph, viens là ! » L’enfant se lève, quitte son tabouret et avance vers sa tante. Une fois le gamin à portée de main et sans crier gare, elle le gifle à toute volée ! Elle se dresse et se cabre à la fois pour mieux l’atteindre, mieux frapper l’enfant qui se protège comme il peut. Elle lui arrache les mains du visage le griffant de ses ongles durs afin de lui asséner les gifles, les coups. Elle frappe, frappe, telle une damnée, la figure déformée par la haine. »
Extrait du livre

JOSEPH, DE L'ENFANT A L'HOMME...


Joseph est pianiste, tous les ans, il se rend à Prague après les fêtes de fin d’année durant lesquelles il a accumulé les récitals. Il se rend à Prague pour « être ailleurs, autre part. »
Cette année, alors qu’il attend le car qui n’arrive pas, il reçoit un appel de sa cousine Marielle sur son téléphone portable. Celle-ci lui annonce le décès de sa tante Jacqueline, de son surnom Sournoise. Il n’ira pas à l’enterrement puisqu’il va à Prague.

Pour cette tante qui l’a élevé, il ne parvient pas à avoir de peine, tout juste un soulagement.
Joseph part dans ses pensées. Il s’y revoie enfant, peut-être n’y aurait-il pas pensé s’il n’y avait pas eu cette nouvelle. Il se revoie lorsque Willy, son cousin, lui mettait la tête dans le lavabo, presque à le noyer.

Sa mère, Jeanne, n’était pas là. Sa mère défaite dans sa tête, profondément malade l’avait laissé là, chez sa tante « Sournoise ». Sa mère qui, finalement, n’en était pas une, « la maladie mentale qui détériore de mois en mois la personnalité de Jeanne. »

Mais, il aime l’école, joseph. Il y court tous les jours, c’est comme une fête. En tout cas, il y trouve la paix. Cette incommensurable paix qui le fait revivre où « règne un autre monde marqué par l’absence de menaces et de coups. » Sournoise ne se gênait pas, il en avait peur. C’était tout ce qu’elle lui inspirait de la peur avec « les claques faciles qui font mal d’autant qu’on n’en comprend pas la raison » et le cousin avec un tel exemple n’hésitait pas à jouer les costauds, les gros bras avec ses quatre ans de plus. Pour Joseph, à ce moment, cette vie était normale puisqu’il n’en connaissait pas d’autre.

Le car n’était toujours pas à l’approche. Joseph regarde autour de lui, capte quelques visages, entend quelques bribes d’une conversation proche de lui. Rien d’intéressant.
Il s’enfuit de nouveau dans ses pensées, ses jeunes années puis les autres. Il poursuit le parcours qu’il a commencé.

Il est vrai que lorsque l’on se trouve dans l’attente sans rien avoir à faire, il ne reste plus qu’à penser, l’attente paraît ainsi moins longue, elle a une petite utilité. Du moins, c’est un état presque instinctif. Dans la file d’attente d’un magasin ou d’une administration, si nous n’avons pas pris le soin d’emporter une occupation, un livre, des mots croisés…chacun se réfugie dans ses pensées presque involontairement. Joseph n’est pas différent.

LE PASSE DOULOUREUX EMPECHE PARFOIS DE VIVRE SEREINEMENT...
 
Il tentait de se raisonner en scrutant l’heure sur sa montre mais rien à faire. Lui qui d’ordinaire se souvenait avec difficulté de son enfance et de toutes ces horreurs entassées, aujourd’hui elles venaient s’immiscer de partout dans son esprit. La Sournoise avait quitté ce monde, aujourd’hui. Pourquoi pas un autre jour ! Et tout lui remontait de loin.
Allez ! Encore un petit tour au village où il revoie les hommes en béret et sabots, les percherons solides, « poitrails larges et musculeux, d’énormes genoux, la couronne dotée d’une petite crinière blanche recouvrant en partie les impressionnants sabots, les fers martelant l’amble. » Et puis, ces anciennes automobiles d’avant 1968, « les Panhard et autres Peugeot qui n’osent pas doubler et roulent au pas. »

Joseph est installé dans le l’autocar mais sans y être vraiment. Il est surtout par monts et par vaux sur les chemins « de sa vie d’avant. Elle s’est invitée et elle déverse de manière ininterrompue. Elle coule telle une grosse rivière de printemps. »
Il atteint par instants les périodes les plus douloureuses, les raclées et les coups de ceinture de son oncle qui grondait dans sa direction : « Viens ici que je te taouine la gaufre. » Il ne pouvait être plus clair, l’oncle. N’importe qui aurait compris ce qu’il voulait dire la ceinture à la main. Et Joseph ramassait les coups de cuir.

Enfin, l’autocar démarre. Joseph est content. Il s’imagine Prague, comme il l’a quitté l’année passée. Durant une semaine, il va déambuler au gré de ses propres vents, regarder vivre les gens, les écouter même s’il ne les comprend pas, ce n’est pas grave. Il va vivre libre parce que pour Joseph, « être à Prague, c’était être ailleurs. En tout cas à l’extérieur du sentiment de honte et d’illégitimité. »

VIVRE AVEC L'INACCEPTABLE... MAIS VIVRE TOUT DE MEME !

Très tôt il avait appris à ne pas pleurer, ne pas se plaindre, ne pas s’épancher au regard d’autrui, ni même aux siens, même « ce jour où il s’était retrouvé attaché à un arbre, les jambes barbouillées de bouse de vache, deux heures durant, il n’avait pas pleuré. » Joseph ne peut oublier. Le peut-on vraiment ?

Tant d’ancrage, tant de souffrance à l’heure de l’enfance qui aurait du être les plus belles années, sinon les meilleures. L’esprit n’oublie pas, cachant dans quelques recoins ce qu’il souhaite laisser de côté, jetant par-dessus des tonnes de souvenirs pour empêcher les mauvais moments de remonter à la surface de la conscience. Mais cela ne suffit pas. De l’enfant à l’homme, les souvenirs douloureux parsemés de courtes joies prennent le relais empêchant définitivement l’oubli. Comme le disait Jacques Brel : « L’oubli n’existe pas, on s’habitue c’est tout. » C’est tellement vrai, et Joseph en constate l’évidence chaque jour.

Il part à Prague pour une semaine, et dès les premières minutes où il attend son autocar il nous emmène avec lui dans son voyage comme dans ses pensées. Il nous fait trembler de tristesse mais aussi de compassion, de tendresse. Il nous donne envie de le serrer dans nos bras pour lui rendre un peu de cette enfance qu’il n’a pas connue, celle de l’amour familial, le vrai, qui met des étoiles dans les yeux, de la chaleur dans le cœur, du bonheur dans la vie tout simplement.


L’auteur nous transporte dans son univers sans aucune difficulté faisant ressortir toutes nos émotions et notre tendresse.
Quelques passages très difficiles d’une enfance malmenée, mais qui sont nécessaires dans ce roman qui, sinon, n’aurait pas tout son poids.
Un roman chargé d’émotions, parfois très fortes. Raconté d’une plume pleine de sincérité. On se prend de tendresse pour Joseph qu’on aimerait voir sourire, tant les multiples souffrances de son enfance nous touchent le cœur avec force.
A lire sans retenue aucune !

Marie BARRILLON

Informations sur le livre :

Titre : Nuit d’hiver
Auteur : Valère Staraselski
Editions : Le Cherche Midi
ISBN 13 : 9782749112947
Prix : 16,00 euros 



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