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mardi 29 septembre 2009

Entretien avec Thierry Ledru

Entretien avec Thierry Ledru
(Noirceur des cimes, Altal éditions)

1001 livres : Au travers de ton roman, nous comprenons bien que la montagne est un sujet que tu connais très bien, donc j'en déduis que tu es alpiniste à tes heures. Peux-tu nous en dire plus ?

Thierry Ledru : J'ai commencé l'escalade à 15 ans en Bretagne, ma région d'origine. Je grimpais dans les falaises de Camaret, un lieu assez particulier dans le sens ou "le terrain d'aventure" prime sur les voies toutes équipées. Le sel marin empêche tout équipement à demeure et il faut donc se débrouiller avec des "coinceurs", petites pièces métalliques que l'on place au fur et à mesure que l'on grimpe. L'engagement est donc beaucoup plus important. J'aimais énormément cette pratique et cette idée que le grimpeur devait savoir "lire" une voie et construire son itinéraire. Toutes ces techniques m'ont préparé à la haute montagne que j'ai découverte l'été de mes 17 ans. J'ai fait le Mont-Blanc par la voir normale, un souvenir inoubliable, une "rencontre" déterminante. Je savais dès lors que je vivrais en montagne. J'ai enchaîné les sommets avec un ami breton. On partait toujours dans des voies non équipées, avec nos quatre kilos de coinceurs, des journées lumineuses et des galères mémorables ! A 25 ans, après plusieurs étés passés à Chamonix ou dans les Ecrins, je suis parti m'installer en Haute Savoie. Je pouvais enfin vivre en montagne toute l'année. Alpinisme et ski de randonnée sont devenus la ligne essentielle de ma vie.

1001 livres : Comment t'es venu le désir d'écrire ce livre ? Est-ce que ton vécu de "montagnard" à pris part, voir s'est imposé au fil de l'histoire ?

Thierry Ledru : J'avais déjà écrit un premier roman, "Vertiges". Il avait reçu deux prix littéraires régionaux. Je savais que je portais en moi toute une démarche spirituelle liée à ma pratique de la haute montagne. Le désir de la mettre en forme était très fort. Je voulais sortir du cadre habituel du roman de montagne et entrer dans une démarche plus "philosophique" que celle que j'avais entamée dans "Vertiges". Encore beaucoup de choses à dire. Il fallait que j'écrive.
Je ne suis jamais allé en Himalaya mais je connais assez bien l'histoire de l'himalayisme. Le K2 est un sommet mythique qui correspondait totalement à ce que je voulais écrire. Il ne s'agit donc pas d'un vécu personnel. Les Alpes n'ont pas la dimension vertigineuse de l'Himalaya mais la passion est la même. Il me restait à transcrire la très haute altitude et ses exigences. C'était aussi une sorte de défi littéraire. Il m'était très important que ce roman soit crédible aux yeux des connaisseurs. Les retours que j'en ai eus de la part de certains grimpeurs me montrent que l'objectif est atteint et j'en suis très heureux.

1001 livres : Une question m'est venue à plusieurs reprises au cours de ma lecture et je pense qu les lecteurs se la poseront également, est-ce une histoire vraie ?

Thierry Ledru : J'ai beaucoup pensé pendant l'écriture de ce livre à Jean-Christophe Lafaille et à sa femme Katia. Jean-Christophe était un grimpeur exceptionnel. A la face sud de l'Annapurna, il a vécu un calvaire épouvantable. Pierre Béghin, son compagnon de cordée est tombé sous ses yeux. Un point de rappel qui a cédé. Jean-Christophe se retrouvait seul en pleine paroi avec un matériel dérisoire. Une chute de  pierres lui a fracturé un bras. Personne n'aurait imaginé le revoir vivant. Il est pourtant redescendu dans des conditions dantesques et les photos de son arrivée prises par des grimpeurs ont marqué beaucoup de monde...Le regard de celui qui revient de très loin...
Jean-Christophe est retourné en Himalaya après avoir ouvert des voies grandioses dans les Alpes. Sa femme, Katia, l'accompagnait. Jean-Christophe grimpait en solo, Katia l'attendait au camp de base. Plusieurs réussites exceptionnelles, des voies extraordinaires. Onze huit-mille mètres gravis sans apport d'oxygène, souvent par des nouvelles voies et certains en solo.
Et puis Jean-Christophe s'est lancé dans une nouvelle voie au Makalu, en solo, et en hiver. A ces altitudes, c'était un défi gigantesque. Il a disparu le 26 janvier 2006. Son corps n'a jamais été retrouvé...

J'ai essayé dans ce roman de tenir compte du point de vue du grimpeur mais aussi de sa compagne qui attend au camp de base.

1001 livres : Si je ne me trompe pas, il me semble que tu es professeur (ouh la la, ne regarde pas mes fautes), comment arrive-t-on à côtoyer deux univers aussi opposés, j'entends par là : la solitude dans les hauteurs des montagnes et une classe pleine d'enfants, parfois "brailleurs" ?

Thierry Ledru : Je suis instituteur depuis mes 19 ans. J'en ai 47. J'ai toujours aimé les enfants et j'ai été tellement marqué par mon instituteur de CM2 que j'ai toujours voulu en faire mon métier. L'énergie des enfants est un bonheur pour moi. Je n'aurais pas pu travailler avec des adultes...Ils n'ont bien souvent pas assez de joie de vivre en eux. Ca ne me pose pas de problème par rapport à mon amour du silence, de la solitude, de l'altitude. J'ai une qualité de vie que je n'échangerai pour rien. Et l'engagement dans mon métier, dans ma "mission" est très similaire à celle pour la haute montagne. Il faut vivre ce métier avec un don total, absolu. Il n'y a pas de demi-mesure. Comme en haute montagne.

1001 livres : Pour te connaître un peu plus, as-tu publié d'autres romans ? Si non, y en aura-t-il un autre prochainement ?

Thierry Ledru : J'ai donc publié "Vertiges" en 2004. Prix de la Plume de l'espoir de la Société des auteurs savoyards et Prix du roman au festival du livre de montagnes du Queyras.

J'ai écrit trois autres histoires. Elles ne sont pas éditées.
"Une étrange lumière", l'histoire d'un instituteur qui enlève ses élèves par amour. Un road movie, âpre, violent, philosophique, hédoniste, une transformation radicale de l'individu, une évolution spirituelle jusqu'à la mort. 
"Plénitude de l'unité" est l'histoire d'un guide de haute montagne, pris dans l'attentat du RER à la station Saint Michel. Sa femme meurt à ses côtés et il est amputé d'une jambe. C'est la reconstruction de cet homme à travers l'amour pour le monde, une prise de conscience de la vie, au plus profond de l'individu. 
"Les Eveillés" que je viens de finir est l'histoire d'un couple en crise. Les traumatismes de la vie, les conditionnements de l'homme "endormi" puis la nécessité de "l'Eveil"...  

Les éditeurs qui m'ont répondu pour ces romans expliquent que l'écriture est trop exigeante, qu'elle ne concerne qu'un public restreint, que les histoires sont trop sombres ou que je ne maîtrise pas la structure narrative, que les réflexions sont trop pointues etc., Ou que ça ne correspond pas à leur ligne éditoriale. La phrase type.
J'en suis aujourd'hui à me demander si ça vaut la peine que je continue à chercher.

1001 livres : Luc et Sandra sont en proie à de profondes réflexions, des remises en questions (sans en dire trop) et effectivement, c'est ce que la solitude permet souvent, et comme tu le dis dans le livre : "Pour entendre, il faut écouter. Mais pour écouter, il faut que le mental se taise." Mais est-ce vraiment à ce point ?

Thierry Ledru : C'est même absolument indispensable. Le moi (mental) n'est pas le Soi. La solitude, l'engagement, l'exploitation totale de son potentiel physique et psychologique sont des paramètres incontournables pour celui qui cherche à se libérer de ce mental manipulateur. C'est ce que j'appelle "la pulsion de vie."

La connaissance de soi consiste à se libérer du connu, comme le disait Krishnamurti. Le mental est cet espace connu dans lequel nous errons.

Je vois dans l'expression de Krishnamurti la nécessité d'affronter "une pulsion de mort" qui consiste à survivre dans les conditionnements auxquels nous nous sommes identifiés. Celui-là est "mort" qui n'existe que dans l'hébétude et la futilité.

"La pulsion de vie" impose au contraire de s'extraire de cette routine érigée en réussite parce qu'elle annihile en les analysant les inquiétudes et les tourments. Bien entendu, on ne voit souvent l'étreinte consciente des traumatismes que comme une auto-flagellation, un goût pervers pour la souffrance, une exacerbation narcissique de l'égo qui se complait dans le malheur ressassé. S'il ne s'agit effectivement que d'une exploitation malsaine du statut de victime afin d'amener vers soi la compassion, la plainte et l'identification à ce rôle adoré, il n'y a dans cette dérive qu'un enfoncement néfaste dans le bourbier des douleurs irrésolues.

La pulsion de vie n'est pas cela. Elle demande à explorer l'inconnu en nous, cet inconnu qui nous terrorise et que nous ne voulons pas affronter parce qu'il porte tous les stigmates des coups reçus, les souffrances enkystées, les malheurs fossilisés. En nous accrochant désespérément à nos habitudes, à nos croyances, à nos chimères, nos sempiternelles répétitions, en vissant nos yeux aux veilleuses qui repoussent les noirceurs, nous restons figés dans la pulsion de mort. Rien n'est possible et nous irons ainsi jusqu'à la mort réelle. Hallucinés de certitudes et de mensonges maintenus. Bien sûr que l'existence nous aura paru aussi douce que possible, tant que nous serons parvenus à résister aux assauts de l'inconscient. Encore faudra-t-il que notre enveloppe corporelle parvienne à échapper aux somatisations de toutes sortes...Ca n'est pas gagné...Cette pulsion de mort n'est par conséquent qu'une errance enluminée. Il n'y a aucun éveil mais un cinéma hollywoodien. C'est  le mental le metteur en scène.

C'est le chaos des étoiles qui créé la splendeur de l'Univers. La pulsion de vie qui détruit les dogmes personnifiés nous pousse vers le chaos en nous-mêmes. C'est un chemin de clarté et une épreuve. Il ne s'agit pas de dolorisme mais une quête de lucidité. Rien n'empêchera d'admirer le cosmos dans les nuits calmes.

Refuser la pulsion de mort, celle qui maintient l'individu dans le carcan de ses traumatismes, par peur, par déni, par accoutumance, c'est se nourrir de l'élan vital qui veut que la vie soit une évolution verticale et non l'extension horizontale de l'individu.

De toute façon, il suffit de regarder autour de nous, nos proches, quelques connaissances, pour réaliser que si ce travail n'est pas entamé, consciemment, maintenu, préservé, encouragé, les dégâts collatéraux finissent la plupart du temps par jaillir comme si l'âme étouffée gangrénait l'enveloppe qui la porte. Je l'ai vécu. J'en suis sorti. La médecine ne l'explique pas. Nous sommes nombreux dans ce cas.
La connaissance de soi peut se présenter comme une tentative de l'individu à ramener l'inconscient à la conscience ou à ouvrir le conscient à l'inconscient. De nombreuses pratiques sont envisageables. L'écriture m'a servi de support. La montagne est un écrin.

Ca ne finira sans doute jamais étant donné que la vie se charge de nourrir cet inconscient. La pulsion de vie se doit d'être une ligne de conduite. Le parcours est sinueux, chaotique, jonché de cadavres mais ce n'est pas moi qui pourrit. Ce sont les charognes abandonnées de mes traumatismes révélés.

Propos recueillis par Marie BARRILLON



Noirceur des cimes

« Les relations avec les proches sont complexes quand on ne sait plus trop gérer son propre intérieur. Chacun cherche en prononçant des chapelets rapides de mots dérisoires à détendre l’atmosphère et surtout, en déclenchant de précieuses secondes de bonne humeur, à calmer sa propre angoisse, celle qui ronge mais qui n’ose s’exprimer clairement. Soutenir le moral de ses compagnons en réfrénant ses propres inquiétudes et espérer obtenir en retour la parole réconfortante dont on a tant besoin. Voilà le quotidien d’un camp d’altitude. »
Extrait du livre

L’AMITIE POUR UN SOMMET…


Ils sont partis à quatre hommes pour affronter le K2 et tenter de monter jusqu’à son sommet tandis que Sandra, l’amie de Luc, les attendra au camp de base.
Etienne, Axel, Tanguy et Luc savent à quoi ils s’engagent. Le K2 est réputé des plus dangereux. Il est le deuxième sommet de la planète.
Il s’est approprié quelques vies d’êtres courageux ayant voulu atteindre son sommet coûte que coûte. Des personnes qui sont allées au bout de leur passion au péril même de leur vie.
Cela en vaut-il la peine ? Pour ces passionnés, peut-être, en tout cas dans leurs esprits.

Les quatre hommes gravissent dans une ascension périlleuse. Ils sont rompus de fatigue, fourbus de crampes, inondés de douleurs un peu partout, de déshydratation et leur esprit n’est pas au firmament du bonheur à cet instant précis. Axel, sentant le silence prendre trop d’espace, sait qu’il ne faut pas que le moral tombe : « Demain, on monte ou alors on se tire d’ici […] Trop longtemps qu’on traine à 7000. On se vide. Il reste au moins une arête sérieuse à franchir. Mais avec la neige qui tombe, ça va compliquer la progression. » Tous sont d’accord, ils ne peuvent pas se permettre d’attendre trop longtemps sinon, avec ce mauvais temps, la montagne aura raison de leur peau, de leur vie, de leur âme.

Au petit matin, bien avant l’aube, l’un après l’autre, ils se réveillent. Quatre heures du matin, le froid cingle les visages « moins 22 degrés à l’abri du vent […] Ca fait bien du moins 35 en plein vent. Faut espérer que ça va monter un peu pendant la journée. » Ils commencent leur ascension. Axel en tête avec Luc puis Etienne en cordée avec Tanguy. Ils entament la traversée qui va les mener à la paroi qu’ils recherchent. Celle qu’ils veulent gravir coûte que coûte. Celle pour laquelle ils sont là, dans ce froid redoutable. Mais la veulent-ils vraiment à tout prix ? Aux pieds de ces montagnes, notre regard est bien différent du leur. Nous y voyons des paysages majestueux, des sommets tellement beaux mais inaccessibles, de neiges d’une extrême blancheur, mais nous ne percevons pas le dixième des dangers qu’elles représentent en réalité. Des températures frôlant l’irréel qui lacèrent les corps téméraires qui osent s’aventurer en elle.

Muni d’une extrême concentration ils grimpent, seuls les quelques mètres qui les entourent ont de l’importance. Le reste de l’espace, l’horizon n’ont pas d’intérêt à ces instants où leur vie est suspendue à leur corde. Ils se concentrent entièrement sur la montée et la cordée. Une seule erreur, même infime, pourrait être fatale.

RIEN N’EST SIMPLE A CES HAUTEURS VERTIGINEUSES…


Arrivés à 8000, l’état d’Etienne est inquiétant. Blessé à une main depuis la veille, celui-ci semble aller de moins en moins bien, « la nausée ne le quitte pas et il a senti dans la dernière remontée qu’il avait du mal à coordonner ses mouvements et à prendre une décision. »

Luc et Axel échangent leurs avis sur l’état inquiétant de leur ami. Ils pensent sérieusement à un œdème, « ils savent qu’en cas d’œdème, seule une descente rapide permettant au sang de retrouver une circulation normale peut sauver le grimpeur. » S’ils devaient battre en retraite rien ne dit qu’ils parviendraient assez rapidement à descendre pour sauver Etienne.

Mais Etienne ne veut pas redescendre. Malgré l’inquiétude des deux hommes, tous les quatre continuent leur ascension. Luc prend la tête pendant qu’Axel assure Etienne et que Tanguy ferme la cordée. Au contraire d’Etienne, Luc a une forme extraordinaire. Il ne veut pas que le sommet lui échappe. Il le veut, et il le veut aujourd’hui. Il décide de poursuivre sa montée.

Axel s’inquiète un peu plus, entre Luc forcené, envahit d’un trop plein d’énergie et Etienne épuisé, manquant sérieusement de force malgré son envie si puissante d’y parvenir.
De son côté Sandra, en phase à une profonde angoisse et une détresse évidente cherche des renseignements mais rien ne vient l’apaiser. Elle réalise que dans l’esprit de Luc, elle est face à « l’implacable concurrence que lui propose la montagne. Elle ressent brutalement la petitesse de ce qu’elle peut lui opposer. […] Elle sait désormais qu’il lui faudra lutter contre une rivale puissante. »

Finalement, à force de réflexion, elle finit par remettre en question sa relation avec Luc. « Elle constate brutalement que les interrogations qui se succèdent depuis quelques jours délivrent en elle davantage de vérités potentielles que des dizaines d’ouvrages. » C’est un peu le processus instinctif de tout être que d’arriver à de profondes réflexions lorsqu’il se trouve un certain temps complètement seul et pratiquement coupé du monde. Chaque personne inévitablement aboutit à une grande introspection en analysant tout ce qui fait sa vie et son pourtour, entendons par-là ses relations amoureuses ou amicales, professionnelles ou relationnelles ainsi que tout ce qui fait le quotidien du présent sans omettre le passé torturé ou non. On y trouve toujours, dans ces moments de solitudes, quelque chose à redire.

MEME TOUTES DETERMINATIONS A SES LIMITES…


Les quatre hommes continuent leur ascension. Mais les choses ne se présentent décidément pas comme chacun le souhaitait initialement. L’accident effroyable et tant redouté se produit, les plongeant dans une terrible souffrance. La montagne a parlé et son timbre glacial ne pardonne rien. N’accorde rien. Elle leur donne une multitude de plaisirs pour leur reprendre finalement probablement le meilleur. Elle sait être coléreuse, teigneuse, rancunière envers qui ne sera pas aussi fort qu’elle l’est. Ces pas qui la foulent, elle les veut pour les engloutir en elle comme autant de trophées. Elle sait être intraitable, insatiable dans ses profondeurs tout comme dans ses hauteurs. Aussi mauvaise qu’elle est belle. Les quatre hommes sont à l’heure des épreuves. Terribles épreuves. Mais, alors que le moral s’effondre, que les forces s’amenuisent, que la fatigue les ruine, ils n’ont plus le choix. Ils sont trop haut pour envisager une quelconque retraite ou un retour en arrière.

Alors que nous plaignons nos muscles du moindre petit effort, que nous maudissons nos pieds enserrés dans nos chaussures après une journée ou lorsqu’ils sont gelés avant même les zéro degré, que nous fonçons sous la douche dès le levé ou à peine rentré du travail effectivement, nous ne nous imaginons pas à moins trente-cinq degrés en plein vent, ni une seule journée sans notre petit confort qui devant un tel roman fait de nous de petits capricieux.
Tout ce qui s’y trouve est parfaitement inimaginable, malgré cela c’est bien réel. Penser à l’impensable tel que décrit ici n’est pas de notre capacité. Pourtant, Tanguy, Etienne, Axel et Luc le font, l’affronte. Mais, en reviendront-ils ? Là est toute la question !

Accrochez-vous aux cordées et n’oubliez surtout pas votre cache-nez car le froid de l’altitude est bien supérieur à nos froids hivernaux sur le plat de nos rues. Sachez écouter leur courage et observer leur détermination, quelques leçons sont à retenir lorsque nous nous plaignons de nos petits maux quotidiens. Voyez aussi avec quelle puissance on en arrive à une profonde analyse de soi et une compréhension sur l’entourage, sur ces hauteurs faramineuses et dans de telles conditions extrêmes. Finalement, l’isolement, les difficultés et les dangers aussi extrêmes changent bien des visions personnelles.

Quelques phrases relevées au hasard :


« Pour entendre, il faut écouter. Mais pour écouter, il faut que le mental se taise. »
« L’homme assis n’a jamais avancé. »
« Qui sait ce dont l’homme est capable quand la mort le tourment. »
« Les inquiétudes sont de puissants aimants vers lesquels le mental succombe avec facilité. »
« Les morts enchaînent les vivants par des entraves redoutables. »
« C’est l’esprit qui tient le corps debout. Qu’une faille s’entrouvre dans le mur compact de la volonté et la poursuite de la lutte devient impossible. »


Un excellent roman qui mérite le prix indiqué.
La qualité est également présente sur l’ensemble, mise en page, papier…
La couverture est très jolie et est comme un appel à la lecture de cet ouvrage.

D’innombrables détails nous apprennent ce que vivent les alpinistes tout en nous faisant découvrir les beautés de la montagne mais également ses noirceurs.
L’auteur nous emmène au cœur de cette ascension qui nous procure de grands frissons tant par les événements, parfois tragiques, que par ce froid extrême propre à l’altitude.

Marie BARRILLON

Informations sur le livre :

Titre : Noirceur des cimes
Auteur : Thierry Ledru
Editions : Altal Editions
ISBN 13 : 9782916736075
Prix : 16,00 euros

mercredi 16 septembre 2009

Entretien avec Philippe Lafitte

Entretien avec Philippe Lafitte
(« Etranger au paradis », Editions Buchet Chastel)


1001-livres : « Etranger au paradis » n’est pas le seul roman, semble-t-il, à avoir été publié. Quels sont tes autres publications ? Est-ce dans le même genre ?

Philippe LAFITTE : « Etranger au paradis » est mon troisième roman, publié chez Buchet-Chastel. J’ai publié deux autres romans chez le même éditeur : « Mille amertumes » en 2003 et « Un monde parfait » en 2005. J’ai également publié des nouvelles dans la revue Décapage, de manière épisodique, de 2004 à aujourd’hui. Mais mon tout premier texte a été publié dans la revue « Le Matricule des Anges », il y a près de…quinze ans (1995). C’était en quelque  sorte un ballon d’essai, une « nouvelle de guerre » qui se situait pendant 14-18 et faisait parler un soldat sur le front, au moment de l’assaut. L’adhésion de la revue pour ce texte m’a poussé à continuer, puis à commencer de développer des textes plus longs, jusqu’à l’écriture du premier roman, au début des années 2000/2001, pour parution en 2003. Comme tu le vois, tout ça a pris un peu de temps pour mûrir et même si j’aime écrire dans un sentiment d’urgence, j’ai quand même besoin, paradoxalement, de temps pour achever un projet.

Je ne sais pas si on peut situer tous ces textes dans le même « genre ». J’aurais plutôt tendance à parler d’un regard sur le monde qui évolue, dans des situations et des enjeux différents ; j’aime l’idée d’éclectisme littéraire, même si la plupart de mes projets se situent dans un temps contemporain. Pour « Mille amertumes », l’itinéraire et la chute, en quelques années, d’un écrivain devenu clochard ; pour « Un monde parfait », la violence quotidienne subie par un cadre ordinaire dans l’entreprise et sa rencontre, assez étrange, avec une femme de ménage croisée sur son lieu de travail ; les souvenirs rétrospectifs d’un vieil homme sur son lit de mort pour « Etranger au paradis » et sa rencontre avec, là aussi, une inconnue… Il y a donc peut-être des correspondances entre les livres, mais c’est assez souterrain, sûrement pas conscient.

Disons que, de manière générale, j’aime installer des situations, des décors dans des lieux plutôt contemporains de notre époque. Ce qui n’empêche pas, au contraire même, de laisser aux personnages toute latitude à s’exprimer, ou à évoquer des souvenirs lointains, des réflexions qui peuvent se situer dans le passé, voire dans l’enfance. Ou de projeter le personnage dans un avenir relativement lointain. C’est le cas par exemple pour « Etranger au paradis » puisque le vieillard en question repose dans une sorte de chambre d’hôtel/pension, en 2032 dans un pays asiatique. Je me rends compte, in fine, que j’aime jouer avec le temps qui enveloppe les personnages, modifie leurs interrelations, transforme les projets et les destinées…

Même si ce n’est pas directement apparent ou prémédité, je constate, après coup, que j’ai besoin d’enrichir les itinéraires et les personnages inventés de réflexions directement liées à l’état du monde : le regard social des autres dans « Mille amertumes » : comment regarde-t-on un homme qui bénéficiait d’un statut symbolique fort (écrivain) et qui s’est dépossédé de tout rang social (clochard) ; jusqu’à quel degré accepter la violence des rapports humains dans le monde du travail  pour « Un monde parfait »; ou rendre un hommage au sentiment de nostalgie à travers le récit d’événements antérieurs dans « Etranger au paradis ». De manière générale, et pour reprendre une réflexion de Georges Perec, j’aime l’idée de cultiver plusieurs champs  littéraires plutôt que de creuser le même sillon.

1001-livres : Nous comprenons que l’écriture tient une place importante, est-ce de manière quotidienne ?

Philippe LAFITTE : L’écriture tenait une place importante, bien avant d’être publié… Ca remonte à loin, sûrement à la fin de l’adolescence, mais c’était plus épisodique, régulier mais épisodique…Il y avait bien des tentatives, des expérimentations au fil de mes lectures (les cut-up après avoir lu Burroughs, les nuits blanches à parler et à écrire à plusieurs, après la découverte de Kerouac…) Mais il fallait d’abord se colleter à d’autres relations, d’autres événements, la musique et les amis, les voyages et les rencontres, d’autres formes d’expression artistique comme les arts graphiques, la photo, le cinéma…Il fallait faire l’expérience de la vie avant d’écrire.

En vieillissant, la place de l’écriture s’est agrandie, elle est devenue quelque chose de quotidien, dans l’envie et la réflexion, peu à peu comme un rituel ou une obsession que j’espère à chaque fois fertile. Un exutoire aussi et un refuge contre les hostilités du quotidien, ce qu’Henri Laborit définissait comme l’éloge de la fuite dans l’imaginaire, un monde « où l’on risque peu d’être poursuivi », tout à sa recherche d’un « vaste territoire gratifiant ». Un mélange d’exaltation, de colère et de plaisir, suivant les moments que nous réserve la vie. ET surtout un immense sentiment de liberté. Ecrire, c’est échapper à sa propre banalité, une manière très personnelle de se sauver soi-même.

Quoiqu’il en soit, j’essaie d’écrire tous les jours, même une phrase, un début de projet, une idée, une observation, dans des carnets ou sur des Post-it (je suis un gros consommateur de Post-it !). Ecrire demande du temps. Et aussi de la légèreté. La difficulté est de maîtriser la lourdeur du quotidien.

1001-livres : Il n’y a pas que l’écriture, cependant. Tu fais d’autres choses, même si cela reste dans le même univers ou proche en tout cas, peux-tu nous en dire plus ?

Philippe LAFITTE : Comme je le disais plus haut, d’autres domaines d’expression m’intéressent, même si je les place souvent à l’aune de l’écriture, ou en relation avec des projets romanesques. Le cinéma, par exemple, qui est pour moi une forme très élaborée de narration, quelque chose de complet qui englobe des décors, des atmosphères, de la musique et bien sûr, des personnages, parfois bien plus complexes ou incarnés que dans l’écriture.

Je suis un grand fan des séries télévisées aussi : on y trouve, quand elles sont réussies, un formidable terreau de développement des relations humaines. « Six feet under », par exemple, la série de Allan Ball (par ailleurs  scénariste de « American beauty », ce film très ironique et amer sur l’état des relations humaines aux Etats-Unis), met en scène les relations chaotiques d’une famille gérant tant bien que mal une entreprise funéraire, sur près de 40 heures ! On n’est pas loin d’une véritable somme romanesque, transposée sur de la pellicule.
La peinture et la photographie contemporaines m’intéressent beaucoup aussi.  De manière générale, je trouve que les arts visuels sont très complémentaires de l’écriture.

Sinon, j’anime aussi des ateliers d’écriture, et là, je me  confronte à l’écriture des autres, ce qui est très intéressant pour s’extraire de son propre univers. Il y a un échange implicite : je fais découvrir des auteurs, je propose des points de vue et des jeux d’écriture, et en retour les participants me font découvrir leurs textes, leurs auteurs préférés. C’est très enrichissant. Même si je ne vis pas de l’écriture, une bonne part de ma vie tourne autour de l’écriture, quand même.

1001-livres : Y a-t-il un autre roman à venir ?

Philippe LAFITTE : J’ai achevé un autre roman, en attente de publication, et je commence à prendre des notes sur un autre projet. Comme je te le disais plus haut, j’aime l’idée de cultiver plusieurs choses en même temps, même si parfois ça met plus de temps à germer.

1001-livres : Concernant « Etranger au paradis », comment est venue cette idée ?

Philippe LAFITTE : C’est toujours un faisceau d’idées, de notes et de spéculations que j’accumule, avant de me lancer dans l’écriture proprement dite. J’avais cette vague idée d’un homme très vieux, allongé sur un lit, et qui se retourne sur sa vie avant qu’elle se termine. Une manière de parler du passé, de l’histoire de ces trente dernières années. Le fait que la situation du vieil homme m’apparaisse dans le futur est peut-être lié à des interrogations quotidiennes, banales et en même temps universelles : que serons-nous dans vingt, dans trente ans ? Comment sera le monde à ce moment-là ? Comment verrons-nous ce qu’a été notre vie, aurons-nous de regrets, des joies rétrospectives ? La forme que prend l’écriture est très importante, à cette étape, pour déclencher un « flot » régulier, un rythme approprié. En littérature, la forme est indissociable du fond.  Par exemple, j’ai bloqué longtemps sur le fait d’écrire cette histoire d’un point de vue extérieur, un point de vue classique à la troisième personne du singulier (mes deux premiers romans étaient au « je »). Quelque chose ne passait pas, n’arrivait pas à s’installer. Comme si le point de vue était  trop neutre, ne m’impliquait pas assez.

Un peu par hasard,  à force de recherches, d’essais, j’ai trouvé ce mode hybride, ce « vous » qui s’adresse au personnage, mais aussi au lecteur, et qui est aussi la voix du narrateur, donc indirectement ma propre voix…Je ne me suis pas posé la question de savoir si ça pouvait tenir sur 200 pages : ça semblait « couler » plus facilement, comme une évidence. Alors j’ai continué. Cette relative aisance m’a permis d’installer des contrepoints (le regard de la femme, sorte d’hôtesse indéfinie et en même temps contrepoint sensuel à la vie fanée du vieil homme), des souvenirs personnels, bien entendus retransposés…Il y a toujours de l’autobiographique dans tout projet romanesque. Ce « vous » m’a permis de me concentrer plus facilement sur le style, la forme, le rythme parce que tout paraissait en adéquation. Pour moi ce troisième roman est bien plus équilibré, rythmique et « musical » que les deux premiers.

1001-livres : Lorsque tu commences l’écriture d’un roman, adoptes-tu un plan de travail en quelque sorte ou au contraire t’accordes-tu une totale liberté ?

Philippe LAFITTE : Comme je le disais plus haut, c’est plutôt un entre-deux. J’ai besoin de mes propres contraintes pour pouvoir rebondir, jouer avec les hypothèses, les situations, les personnages. Je prends énormément de notes, sur tout, et de ces notes souvent émergent d’autres éléments, d’autres développements pour la suite de l’histoire. Je fais parfois des schémas, des motifs délirants…qu’évidemment je ne suis pas, en tout cas pas à la lettre. Impossible pour moi de « préprogrammer » une histoire de manière à m’y tenir.

En revanche, j’aime l’idée qu’une hypothèse rejetée va déboucher sur une autre hypothèse qui, elle, sera suivie en partie, ou bifurquera vers encore autre chose. Les moments alternent entre des pulsions d’écriture pure, des moments de « gamberge » plus liés à la narration proprement dite, des recherches non prévues au départ mais qui finissent par s’imposer (pour mon dernier roman, je suis allé en Slovaquie, alors que j’aurai aussi bien pu rester à ma table de travail…et le résultat en est forcément différent). C’est donc plutôt un état de liberté surveillée que je « m’inflige », mais aussi un défi (aller jusqu’au bout) et un jeu dont je suis le maître mais aussi le serviteur.

1001-livres : Quels sont pour toi les moments les plus propices à l’écriture ?

Philippe LAFITTE : Cela dépend des circonstances. Pour les deux premiers romans, obligations professionnelles obligent, j’ai écrit la nuit et les week-end…Expérience éprouvante mais nécessaire…et l’écriture doit s’en ressentir forcément : peut-être plus hachée, plus agressive que pour le troisième, où j’ai travaillé de manière plus régulière, plus sereine, tous les matins pendant un an et demi, ce qui m’a donné un rythme régulier, un écriture plus coulée, peut-être. Je crois profondément que la vie interfère sur votre manière d’écrire. Regardez Raymond Carver qui se réfugiait dans sa voiture, le soir, pour écrire après de pénibles journées de travail, seul moment de calme volé à la vie quotidienne et familiale. Comment imaginer qu’il puisse écrire « long » dans des circonstances pareilles ?

1001-livres : Cette passion pour l’écriture, peux-tu nous dire comment elle a commencé ?

Philippe LAFITTE : Je crois avoir répondu plus haut  et de manière générale à ça. J’ai du mal à cerner comment ça a commencé, mais j’ai su assez vite que, une fois enclenché, ce serait pour la vie. C’est un sentiment complexe mais durable, fait de pulsions, de phantasmes et d’émotions, une sorte de drogue nécessaire à mon équilibre avec, finalement, assez peu d’effets secondaires néfastes.

1001-livres : Les lectures de Philippe Lafitte, quelles sont-elles en général ?

Philippe LAFITTE : Très éclectiques, je navigue au grès des hasards et des curiosités. J’ai des lacunes en littérature ancienne que je comble lentement, peu à peu. Sinon, je découvre des auteurs par le bouche à oreille, certains papiers convaincants, des recommandations d’amis.  J’ai par exemple découvert Ravalec dans les années 90 sur la foi d’une couverture des éditions  Le Dilettante, sans rien connaître de l’auteur. J’ai lu le premier Houellebecq, attiré par son titre…Sinon, je lis et je relis des auteurs dont je découvre un écho particulier (d’où l’importance de relire) : par exemple Kundera dont j’ai redécouvert une bonne partie de l’œuvre récemment, fasciné par la profondeur des propos et la fluidité du style : un énorme travail d’écriture, pour arriver à ça, je pense. Même chose pour le « Voyage au bout de la nuit », relu il y a quelques années, j’ai découvert cette fois l’intensité que j’avais ignorée en le lisant à la fin de l’adolescence.

En plus contemporain, j’aime beaucoup ce que fait Emmanuel Carrère, sa manière de s’éloigner du roman classique tout en restant profondément romanesque. Marc Dugain aussi, sa grande force d’évocation, sa capacité à raconter des histoires aux destinées fortes. Dans un autre registre,  j’admire ce qu’a fait Edouard Levé (mort récemment) : en très peu de livres, il a su développer un ton personnel, très singulier. J’aime son approche conceptuelle plus que véritablement  romanesque. Régis Jauffret, je l’apprécie plutôt dans le registre court (encore que « Clémence Picot » soit un de mes préférés). J’apprécie la singularité de Jean-Philippe Toussaint, la poésie délirante de Novarina, la force désespérée de Gary. De manière générale, je cherche à être bouleversé par un livre, plus qu’attiré par un auteur. J’aime les sensations ou les idées fortes. J’ai découvert à ses débuts Pavel Hak et son fantastique « Sniper », suivi de « Trans ». Agota Kristof et son « Grand cahier »…  En général, je finis par lire à peu près tout de l’auteur découvert, le bon et le moins bon, ce qui me montre aussi son parcours, ses doutes, sa progression, ses évolutions artistiques, et qui fait écho à mes propres interrogations.

J’ai également un faible pour pas mal d’auteurs anglo-saxons, leur capacité à exprimer à la fois la sauvagerie et la soif de liberté inhérente à l’homme : Carver, John Fante, Philip Roth (sa fantastique trilogie de la « Pastorale américaine »), l’intensité des livres de Cormac Mac Carthy.
En arrière-plan, je reste attaché à des « premières lectures » qui ont en partie forgé et entretenu mon envie d’écrire : « Les mots » de Sartre, « L’étranger » de Camus, « Molloy » de Beckett, « Les choses » de Perec, les premiers Houellebecq….Il me reste à découvrir les littératures d’Europe centrale, d’Amérique du sud, d’Asie, d’autres encore : de quoi remplir plusieurs vies !

Propos recueillis par Marie BARRILLON


Etranger au paradis

« Le monde pourtant si vieux et si usé de votre existence redevient aussi vivifiant que cette eau qui vous traverse. Le gargouillement se prolonge, fibre après fibre, muscle après muscle organe après organe dans un gigantesque réseau de tuyauterie interne. Et chaque fois que l’eau rafraîchit votre corps, le rituel s’installe. Cette expérience unique et quotidienne fait sourdre de lointains souvenirs. Des souvenirs qui dévoilent un monde neuf. Un monde que vous avez connu il y a très longtemps. »
Extrait du livre

LA VIE…


Le narrateur nous conte la vie : ses stades, son évolution, de sa naissance à sa fin, de sa croissance à sa dispersion, mais sans vraiment passer par une logique qui tend du rien à l’éternité, de son début à sa finalité. En tout cas, c’est ce que l’on imagine au commencement, en tout début de lecture. Le narrateur passe du présent au passé, du passé au présent sans penser au futur. En a-t-il encore un ?

Dans les premières pages, on se demande, on s’interroge, on se questionne puis, on comprend vite le sens donné : « Vous progressez à coups de fouet réguliers, l’euphorie d’une victoire proche vous fait oublier par moments l’intense fatigue qui se prolonge. Heureusement les rangs des autres voyageurs s’éclaircissent. […] Vous croisez de plus en plus de petits frères immobiles. Certains ont l’air de dormir […] Maintenant des milliers de cadavres jonchent le sol ou du moins ce qui en tient lieu. » On comprend qu’il nous parle de l’avant-naissance. Ce périple dont aucun de nous ne se souvient mais qu’on a tous traversé. On pense connaître l’avancée pour en avoir entendu parler par ici, lu des articles par-là. Le détail est bien expliqué, avec parfois un peu d’humour.

Ensuite, on poursuit la lecture avidement. On plonge dans la décrépitude de l’être comme on plonge dans les pages aux mots bien écrits, joliment employés. On plonge vers ce qui nous semble être une fin ou qui lui ressemble, s’en approche : « Cette forme beige et parcheminée, c’est vous. Vous ne savez pas ce que vous faites là. Vous avez oublié. Vous ne savez même plus qui vous êtes, un vieillard, une femme, un enfant. Vous paraissez vieux. […] Votre peau est aussi jaune que vos ongles, votre bras est flasque, privé de muscles, couvert de poils blancs. »

Puis, vient l’âge de la petite enfance. La toute petite avec son lot de souvenirs, pas toujours gais certes, pas toujours tendres non plus. Les premiers sentiments aussi sont là, ils affluent. Ceux qui secouent le ventre sans douceur, mais sans douleur non plus, « expérience unique en son genre : vous venez de faire connaissance avec votre estomac et avec votre premier amour d’enfant. Un moi et un émoi face à face. »

LES SOUVENIRS…


S’ensuit, l’heure d’un grand malheur, l’orphelinat, les années d’école entre des murs gris, les copains et le meilleur ami avec qui on fait les premières bêtises puis les suivantes, parfois même les pires. Les premières amours et le premier baiser, pas forcément savoureux : « Une langue pénètre votre bouche. Elle sent le chlore. La langue bute contre votre langue, tapote votre palais, fouille vos prémolaires. Elle vous envahit comme un bâillon râpeux et joueur. Vous respirez par le nez de plus en plus fort. […] Vous vous devez d’être à la hauteur. »

Alors, le vieillard réapparaît comme c’est le cas tout au long du livre. Sa vie remuante d’antan, celle, présente, inerte ou presque. Le narrateur vous parle. Il a besoin d’une oreille attentive, c’est la votre qu’il trouve. Il vous raconte et vous vous laissez emporter par son timbre que vous imaginez épuisé mais bas et doux tout de même. Il ne cache rien, faisant de vous son confident, son ami, peut-être le dernier. Vous vous laissez séduire à être ce dernier ami. L’homme est seul la plupart du temps, sauf vers la fin où une présence autre que la votre va lui redonner quelques plaisirs difficiles à réaliser mais avec une bonne aide, parfois artificielle, tout est réalisable finalement.

Le narrateur nous parle du temps et de ses années en tous genres « de l’autre siècle, les premiers temps de la jeunesse en tant que miroir du monde. Bientôt d’ailleurs le monde va se libérer […] Ce sera le temps nouveau de la liberté d’expression pour tous et de la permissivité pour chacun. »

Ce livre se lit vite tant nous sommes pris entre le désir de comprendre le sens et celui de simplement en découvrir la suite. La lecture se fait fluide et nous emporte au gré de ce vieillard et de ses souvenirs. Est-ce cela la fin ? Se souvenir du début, de l’enfance, puis de l’adulte que nous avons été ? A cette heure, proche de la fin, certains événements reviennent plus que d’autres, des sourires, des bonheurs, des peines…


Un prix qui reste correct pour ce roman sympathique et dont le format reste facilement transportable.
La couverture en papier-carton donne l’impression agréable qu’on a en main un livre ancien.

Marie BARRILLON

Informations sur le livre :

Titre : Etranger au paradis
Auteur : Philippe Lafitte
Editions : Buchet Chastel
ISBN 13 : 9782283022238
Prix : 13,00 euros
Diffusion Seuil ISBN 2283022231

Chronique de Fattorius, ici : Etranger au paradis

jeudi 10 septembre 2009

L'amande

« C’est le dos qui délire et invente des sons et des frissons pour dire « Je t’aime ». C’est la jambe qui se lève, consentante, la culotte qui tombe comme une feuille, inutile et gênante. C’est une main qui pénètre la forêt des cheveux, réveille les racines de la tête et les arrose, sans compter, de sa tendresse. C’est la terreur de devoir s’ouvrir et l’incroyable force de s’offrir, quand tout dans le monde est prétexte à pleurer. »
Extrait du livre

L’AUTEUR...


Une femme, qu’elle soit de France, d’Afrique ou du Maghreb ? est une femme. Qu’elle soit catholique, juive, musulmane ou Athée, elle a le droit le plus légitime de vivre et de vivre avec son temps, son siècle, son évolution et surtout ses propres valeurs. Elle a le droit de revendiquer sa féminité et de choisir de ne pas se cacher. Ne plus se cacher. D’être libre et de ne plus être simplement au travers des hommes.

Féministe, oui, je le suis assurément mais sans exagération, estimant que chaque être s’appartient à lui-même sans que quiconque n’est un droit de regard sur ses choix, ses actes sans pour autant être ou avoir un fond malsain.

Nedjma, au travers de ce récit qui bouscule les mentalités, les cultures, les jugements, ose crier cette revendication d’être femme avant toutes choses. Elle ose dire ce qui ne se dit pas dans son pays. Elle ose faire ce qui s’y fait encore moins.
Elle a publié ce récit sous un pseudonyme et pour cause, Nedjma vit dans un pays du Maghreb, on comprendra alors aisément ce choix après cette lecture.

L’HISTOIRE...


Elle se nomme Brada Bent Salah Ben Hassan El Fergani. Brada est née à Imchouk, petit village du Maroc.
Elle y a toujours vécue, y a été mariée sans avoir eu le droit au choix de sa destinée. Pour nous européen c’est une situation difficile à concevoir face à l’évolution de notre temps. Pourtant, aujourd’hui encore, cela se fait dans bon nombre de pays.

Un triste mardi, Brada prend son courage non seulement à deux main mais aussi plein le cœur. Elle en enveloppe même son âme de ce courage-là. Parce que ce qu’elle va faire, là-bas, ça ne se fait pas.
Ce fameux mardi, elle quitte son mari, sans cri, sans bruit : « D’avoir osé prendre le train pour fuir mon mari réduisait toutes les autres audaces à des enfantillages. » Elle arrive à Tanger après un long trajet de huit heures, « ce n’était pas un coup de tête ». elle se rend chez sa tante Selma et pour cette dernière c’est une grosse surprise.

Brada a été mariée à dix-sept ans à un homme de quarante ans qui aurait pu largement être son père. Mariée sans son consentement parce que, comme nous l’avons déjà dit, là-bas comme dans certains autres pays encore, la femme n’a pas son consentement à donner. Seul son silence est autorisé. La nuit de noce est loin de ressembler à ce que nous connaissons et même difficile de l’imaginer telle que décrite dans les pages, pourtant c’est une réalité. Une défloration dramatique : « Il m’a rompue en deux d’un coup sec. »

Mariage d’arrangement avec un mari important. Ce mari notaire avait donc un titre, « le titre qui conférait un pouvoir exorbitant aux yeux des villageois : celui de les faire exister sur les registres d’état. »
Brada raconte à sa tante les raisons de sa présence mais surtout celles de sa fuite. Tante Selma « écoutait, le front barré d’un pli soucieux. Les mots étaient explicites. » Brada, au sein de sa famille et du village d’Imchouk, ne devait rien montrer, ni dégoût, ni plaisir. L’acte conjugal n’était qu’une formalité et un supplice, écarter les jambes pour un bouc quadragénaire qui voulait des enfants et ne pouvait en avoir. » Selma partage cette tristesse mais l’encourage : « A ton âge, les peines durent le temps d’une larme et les joies, comme ton âme, sont éternelles. »

L’INFERTILE SEMENCE...


Avant Brada, Hmed, avait déjà convolé par deux fois sans toute fois parvenir à procréer. Il en avait répudié ses deux femmes parce que dans son esprit et celui de son entourage, l’infertilité ne pouvait venir que d’elles. Seulement, avec Brada le problème était le même, « toute précieuse qu’elle était, la semence de Hmed ne donnait aucun fruit. »

Brada respire enfin à Tanger, découvrant une ville « moitié arabe, moitié européenne. » elle sort avec sa tante, découvre des lieux, toujours avec la « khama à l’algérienne, par coquetterie. »
La Khama est un morceau de tissu, nous explique l’auteur, qui couvre la partie inférieure du visage.

L’évolution à Tanger est loin de ce que Brada à connu à Imchouk. Elle s’enivre de tant de différence. Elle veut vivre et avoue : « La ville m’avait inoculé un délicieux poison et je buvais goulûment son air, sa blancheur, ses minarets en pierre de taille et ses auvents […] Dans cette ville, chaque geste avait son élégance, chaque détail son importance. »

Mais son frère, Ali, compte bien ne pas la laisser en paix. Il n’admet pas sa fuite qui est ressenti comme un affront, un déshonneur pour la famille et tout le village. Brada ne prend pas peur pour autant, même lorsqu Selma la met en garde : « Ne te réjouis pas trop vite […] Ali, ton frère, ne décolère pas. Il a juré de laver l’honneur de la famille en répendant le tien sur les pavés de Tanger. » Mais rien n’y fait, Brada a bien décidé de vivre pour elle.

Le temps passant, Driss fait son apparition. Il est cardiologue et riche. Brada en tombe amoureuse très vite. Il vient régulièrement déjeuner chez Selma. Il veut Brada, « pas un mot de travers ou un geste déplacé. » Mais Brada fini par cerner ce qui se trame : « Plus tard, j’ai compris que c’était la dans des serpents. Ni Driss, ni tante Selma ne se regardaient dans les yeux mais l’un et l’autre savaient qu’il y aurait mise à mort. »

LA DECOUVERTE DE L’AMOUR...


Brada amoureuse jusqu’à en fondre de plaisir sans retenue cède aux avances discrète de Driss, qui plus est il sait bien y faire, il « est plein d’astuces. »
Brada envoie balader les qu’en dira-t-on et autres rumeurs. « Le plaisir est contagieux […] Le bonheur c’est de faire l’amour par amour. C’est le cœur qui menace d’éclater à force de battre, quand un regard unique se pose sur votre bouche… »

Driss lui fait découvrir les plaisirs de l’amour mais pas seulement. Il devient son amant, certes, mais aussi son bourreau. Il lui fait découvrir ce que son corps cache de désirs, de fantasmes. Elle en apprend tous les « jeux » érotiques parfois extrêmes. Ces « jeux » qu’elle aime pour certains, déteste pour d’autres. Driss l’emmène au bout d’elle-même et même bien plus loin. Tout ce que Brada découvre est à l’opposé de ce qui lui a été inculqué durant ses tendres années à Imchouk, même si entre petites filles, avec ses copines et cousines, elle avait déjà fait quelques découvertes.

Nedjma nous fait don d’un excellent ouvrage avec courage quand on sait qu’une femme qui aime le sexe par amour et assume ce fait signe elle-même sa perte, plus encore lorsqu’elle s’offre à plusieurs amants comme le fait,, ici, Brada.


Un livre bien écrit et qui recèle de sensualité et d’érotisme très prononcé.
Parfois assez cru aussi, âme sensible s’abstenir.

Marie BARRILLON

Informations sur le livre :

Titre : L’amande
Auteur : Nedjma
Editions : Plon
ISBN 13 : 9782259199988
Prix : 18,00 euros

dimanche 6 septembre 2009

J'étais sur le chemin du retour, et j'étais libre

« Qu’avait fait cette femme pour me rendre dépendant à ce point ? Elle m’avait regardé comme on regarde le printemps. Elle m’avait insufflé la promesse d’une renaissance et la certitude d’un été à venir. Cela faisait si longtemps qu’on ne m’avait pas regardé ainsi. Si longtemps qu’une femme ne m’avait pas dit que je pouvais être fier de moi. Je m’étais vu dans ses yeux, comme avant, avant d’avoir perdu le goût de me plaire. Elle était belle. »
Extrait du livre

LE BOUQUET...


Dans la vie de Mr Jaspe, il y a Libellule et la femme aux chaussettes rouges.
L’une est absente, en visite chez sa mère qu’elle n’a pas vue depuis trois mois : Libellule. Elle est ce genre de créature élancé, mouvante, libre mais aussi très belle.
L’autre s’en va après trois semaines passées avec Mr Jaspe pour finalement s’apercevoir qu’elle n’était peut-être pas à sa place mais en oubliant ses chaussettes.

Cette dernière demande à Mr Jaspe, par le biais d’un texto, entendons SMS pour les accros de téléphonie mobile, de lui renvoyer ses chaussettes par la poste en colissimo. Il en est de ses personnes qui une fois l’histoire terminée estiment qu’un texto fait mieux l’affaire qu’un coup de téléphone. Pourquoi entendre une voix dont on s’est lassée ? Un texto, c’est tellement moins chaleureux mais ça a le mérite de mettre les distances que l’on souhaite ou en tout cas ne laisse transparaître aucun des sentiments, des émotions que l’on peut ressentir, à moins bien sur d’y mettre certains mots. Dans le cas présent pour Mr Jaspe, aucune douceur, ni aucune colère mais une bonne distance. Il se pliera à cette demande sans complaisance mais sans peine non plus.

Le lendemain, alors qu’il est encore endormi, Mr Jaspe entend tinter la sonnette de la porte d’entrée. Tout ensommeillé et les yeux encore rempli de rêves, il va ouvrir. Il se retrouve face à un livreur de fleurs. Un gros bouquet lui est destiné, « mais la gerbe colorée n’était accompagnée d’aucune carte. »

Etait-ce une jolie amoureuse timide qui n’osait pas se dévoiler ou un remerciement amical d’une quelconque connaissance pour un service rendu et dont il ne se souvenait pas particulièrement ? Ne cherchant pas à faire de vagues suppositions, Mr Jaspe téléphona au fleuriste afin d’éclaircir ce mystère au cas où l’hypothétique carte d’accompagnement se soit perdue lors du transport, manquant ainsi de remercier la personne ayant eu ce joli geste.

A l’autre bout du fil, il apprit d’une femme très peu aimable que le fleuriste « Fleurs de vie » n’existait plus depuis six mois. Mr Jaspe n’eut pas le temps d’expliquer la raison de sa demande, ni de protester que la dame du téléphone lui raccrocha au nez promptement. Dans ses conditions, même s’il avait du mal à le croire, il lui fallut bien se satisfaire de cette réponse puisque plus personne n’était à l’autre bout du fil pour l’écouter. La journée commençait on ne peut plus étonnement.

DES FLEURS, ENCORE DES FLEURS !


Après avoir expédié les chaussettes rouges à sa destinataire, déjeuné avec une amie à qui il avait parlé du bouquet de fleurs, puis regardé le temps s’écouler tranquillement, Mr Jaspe rentra chez lui. Seul et esseulé, personne ne l’attendait.

Le lendemain matin, alors qu’il s’apprête à sortir de chez lui, Mr Jaspe découvre un autre bouquet devant sa porte. Des lys cette fois et dans un grand vase de surcroît. Tout cela ne l’amusait pas vraiment, car autant « la veille, l’idée d’une admiratrice secrète » l’avait quelque peu flatté, autant après avoir cherché autour de lui, il s’était rendu à l’évidence que cela ne pouvait pas venir de son entourage. A présent, au second bouquet rayonnant, « ce fantôme bienfaiteur » commençait à l’inquiéter quelque peu.

Il passa sa journée dans le désœuvrement comme souvent depuis qu’il avait pris un congé sabbatique pour se reposer et profiter de la vie qui avançait si vite. Hormis quelques courses et une séance de Reiki. Le Reiki est une discipline spirituelle qui pour les initiés se pratique quotidiennement. Le Reiki est également considéré comme une médecine non conventionnelle et d’origine japonaise basée sur des soins énergétiques par imposition des mains. L’efficacité de cette discipline n’a reçu aucune validation scientifique mais ses adeptes en sont convaincus. Elle apporterait soulagement des souffrances, calme mental, paix intérieure et bien-être en général. Etymologiquement, le Reiki serait donc, l’esprit universel et l’énergie personnelle.

ET LE MANEGE CONTINUE...


Le jour suivant, dès son réveil, le premier réflexe de Mr Jaspe avait été d’ouvrir sa porte palière pour voir si d’autres fleurs se trouvaient là. Et effectivement, une fois encore, un bouquet l’attendait dans un vase comme le précédent et tout aussi coloré. Il commença à faire des recherches sur le langage qu’on pouvait leur attribuer. Espérant ainsi trouver la symbolique qu’elles pouvaient avoir afin de tenter de percer le mystère des messages cachés qu’elles pouvaient contenir et découvrir la personne qui se cachait derrière.

Mais ce manège commençait sérieusement non plus à l’intrigué mais à lui faire peur. La psychose d’une déjantée schizophrène lui faisait perdre toute lucidité.

Mr Jaspe se sentait déboussolé entre la belle Libellule qui lui manquait et à qui il pensait si souvent, Miss Chaussettes de passage et les fleurs qui arrivaient de nulle part et dont il ignorait l’origine. Tout cela faisait beaucoup de remue ménage dans sa vie habituellement si paisible. Aurait-il bientôt les réponses à toutes les questions qui le taraudaient ?

Ce petit roman nous fait découvrir comment en peu de temps et quelques événements, la vie de Mr Jaspe se met à tanguer et de se retrouver déboussolée un moment.


Un prix un peu élevé pour ce petit roman certes bien sympathique mais très court.
Sans grand suspense mais avec sensibilité, cette histoire est tout de même gentillette.
On aurait souhaité un peu plus de longueur, d’événements, de dynamisme.

Marie BARRILLON

Informations sur le livre :

Titre : J’étais sur le chemin du retour, et j’étais libre
Auteur : Pollux
Editions : Praelego
ISBN 13 : 9782813100047
Prix : 12,00 euros

mardi 1 septembre 2009

L'utopie des hommes qui s'aiment

« Il releva la tête, et dévoila enfin ses yeux. On y découvrit un regard empli d’une tristesse qui sembla infinie. Son visage était d’un blanc pale et verdâtre, semblable à celui d’un laitage qui aurait commencé à mal tourner. Le portrait décontenança. On y était. Le public était fin prêt à s’abreuver de ses paroles. »
Extrait du livre

LE PROCES…


Edelweiss est une jolie jeune femme n’ayant pas encore abordé, ni même frôlé les trente ans, et qui se retrouve dans un tribunal « accusée d’homicide involontaire. » Lorsqu’elle arrive, elle paraît apaisée et détendue mais dans le même temps, « elle s’était dite indignée, choquée, blessée dans son âme. » On le serait à moins, surtout lorsque l’on sait que la personne supposée avoir été tuée se trouve également dans cette même salle d’audience, parfaitement vivante. Cette personne en réalité c’est « il » puisqu’il s’agit d’un homme.

La question que l’on pourrait donc se poser avant tout chose et avant même toute compréhension est : comment peut-on se retrouver accusé d’homicide involontaire quand la personne supposée avoir été tuée est vivante et bien vivante ? En toute logique c’est impossible. En toute logique ! Seulement pour comprendre, continuons la lecture surprenante de ce cas assez farfelu, quoique !

Cette affaire prenant une importante tournure, même sous ses airs loufoques, tous les médias écrits et télévisés s’emparent du sujet : « Avec ce procès, on baignait dans la plus véritable des TV réalités. »
Après un début d’interrogatoire des plus houleux où Edelweiss doit s’expliquer sa relation avec l’homme en question et avouer aux oreilles de tous son manque d’amour envers lui, elle reconnaît une simple relation d’amitié accompagnée de beaucoup d’estime. L’homme n’a pas supporté d’être éconduit lorsqu’il lui avait révélé son amour pour elle.

Le magistrat qui est en train d’interroger la jeune femme reconnaît tout de même : « J’ai menti mais je ne pouvais faire autrement, malheureusement. En raison de manque de notre société […] J’accuse en réalité Edelweiss N d’un crime pour lequel aujourd’hui il n’existe pas d’inculpation possible. Le meurtre de l’âme d’un être humain. » Le vacarme dans la salle d’audience redouble forçant le président à user de son marteau ainsi que de la menace de faire évacuer la salle sans retour au calme et au silence immédiat dans le cas contraire.

UNE PARODIE QUI DEVIENT SERIEUSE…

Et le magistrat de se confondre en moult explications sur les raisons de cette accusation. Ne laissant place à la parole pour personne, il se déverse en palabres et en philosophie sur les sentiments et ses dégâts sur l’âme humaine. Arguant dans le même temps que le corps et l’âme seraient indépendant l’un de l’autre : « Nous faisons bien naturellement, Mesdames et Messieurs, depuis longtemps la séparation de l’âme et du corps » après avoir cité une multitude d’exemples remontant pour certains à la nuit des temps.

Puis, c’est au tour de l’avocat de la défense de prendre la parole, se permettant quelques moqueries sur l’incongruité de ce procès parmi ses arguments de défense. Déclarant haut et fort : entre « un homme qui veut se faire passer pour victime d’un crime qui n’existe pas, et d’un avocat général qui se prend pour le messie de l’humanité. » Il n’épargne ni le plaignant, ni son avocat.

Des témoins sont appelés. Certains dont on se demande bien ce qu’ils font là, d’ailleurs ils s’en interrogent eux-même comme cette femme, Abigaël, ex petite amie du plaignant, ex sans vraiment l’avoir été exactement et qui déclare être « assez surprise d’être appelée à témoigner ici. » Toutes sortes de personnes ont suivi Abigaël comme témoin. Des gens sans grande importance.

Nous avons là, une parodie douteuse sous couvert d’un procès de bonne conscience. La foule agglutinée dans la salle faisait preuve d’une grande attention à présent. Elle attendait que tombe le couperet de la sentence, dans un sens ou dans l’autre, malgré l’incohérence de la situation, « tout ça pour succomber pitoyablement au coup sec de l’implacable cruauté du destin. Ils étaient prêts […] l’estocade parée, celle de l’humiliation sans pitié. » Cette foule en avait après le plaignant, se plaçant volontairement du côté de l’accusée. On peut le comprendre aisément. Un tel procès ne relève-t-il pas du comique ?

LA SENTENCE…


Imaginons-nous un instant dans cette salle, n’aurions-nous pas envie parfois d’en rire ? Qui n’a pas eu le cœur brisé par amour au moins une fois ? En avons-nous pour autant fait un procès ? Bien sur que non !

Et le plaignant, à son tour, fait état de sa situation mentale lorsque vient son tour d’avoir la parole : « Les mots que vous entendez actuellement sont prononcés par un mort-vivant. » affirme-t-il. Puis, il nous parle des prédispositions des uns et des autres au bonheur, à la joie, au rire ou au contraire aux peines, au désespoir. Ils se reconnaît facilement dans ces derniers : « Il me semble que je suis né avec une propension au néant […] Je me contentais de contempler les autres. »

Mais finalement, ses épanchements sur sa vie et son état mental personnel touche l’assistance qui ressent soudain pour cet homme « une compassion irrépressible devant sa souffrance pudique, son infinie tristesse. » Chacun se souvient alors d’avoir vécu un jour cette perte du bonheur, d’en avoir souffert à outrance. Pendus aux mots du plaignant, ils compatissent à présent à l’unisson.
Dans les jours suivants cette première audience « la risée de tout un peuple s’était transformée en son idole. Le vent avait tourné contre Edelweiss. »

Le verdict tombe, Edelweiss est reconnue coupable. Mais les choses n’en reste pas là. Les médias relatent, les émissions s’enchaînent faisant de ce sujet : Le sujet. Experts et philosophes débattent, donnent leur point de vue, dissertent.

Nous avons là un roman assez prenant face au burlesque de la situation. On ne s’y ennuie pas certes et on sourit parce qu’effectivement cette situation s’y prête malgré le sérieux des sentiments et même si parfois on se reconnaît dans certains mots du plaignant. On constate une fois encore comment le monde est capable de se laisser emporter.

Prix standard pour ce roman qui nous apporte tout de même un peu de réflexion.

Marie BARRILLON

Informations sur le livre :

Titre : L’utopie des hommes qui s’aiment
Auteur : Vu Hoang Co Thuy
Editions : Le Manuscrit
ISBN 13 : 9782304027426
Prix : 14,90 euros