#Roman "Camille, regarde devant toi !" à découvrir, ici !

samedi 26 décembre 2009

Le dérèglement

"Lorsque je me penche sur une feuille et que j’écris, je file plus vite que la lumière, et le trou que je creuse me sert à planquer mes trésors solubles mes mots crus et cassés, Paris détend ses jambes immenses puis les écartes, alors je m’enfonce aussi sec dans le Vagin du Siècle, à l’intérieur des communautés se font la guerre, hélas le peuple se divise (mes rêves de grand soir disparaissent), mais ma semence est magique : elle me servira à féconder l’Ovule de la Nuit !"
Extrait du livre

QUAND LES "MOTS PROVIENNENT DU VENTRE DE LA REALITE" !

Un point sur cette société désabusée, un début de révolte jetée là, sous notre regard. Au premier abord, nous en sommes surpris puis au fil des lignes nous admettons parfois le bien fondé et la justesse des propos : "Mon corps esquinté se dresse, demain je te retrouverai ma tendre égarée mais pour le moment j’écris sans pour autant vivre en paix."

Ce n’est pas à proprement parlé un règlement de compte mais plutôt un cri où l’auteur ne prend pas de gants pour poser les mots. Au fil des quatorze textes, nous rencontrons toute sorte de personnages déroutants, au verbe incisif, dénué de douceur et qui plus est sans fioriture.

Il est question de société, d’état, de sentiments souvent bouleversants mais également impressionnants et on se sent emporté dans ces textes où la folie est assez présente, elle en  rappelle donc bien le titre de l’ouvrage.

L’écriture est précise, fougueuse et mouvante, les émotions nous traversent également fréquemment : "La vie est une autoroute déserte alors j’essaie de me cacher derrière ces mots beaucoup trop sombres." Sombres, oui, ils le sont c’est une évidence marquante.

L’auteur ne triche pas et nous bouscule par ses impressions sur la vie, telle qu’il la ressent. Cet ouvrage se place entre roman et poésie et nous promène aux bras des différents individus, tous victimes de dérèglement intérieur. Mais la question est : qu’est-ce qui provoque ce dérèglement ? L’auteur nous montre en quelques pistes de multiples douleurs qu’il nous décrit par des phases diverses : "Mes maux proviennent du ventre de la réalité" ou bien "Autour de moi c’est la décrue des sentiments" ou encore "Quand je te dis que je ne veux pas d’enfants parce que ce monde est un enfer, ce n’est pas pour te rendre triste, d’ailleurs je les entends qui s’amusent en coulisse, dans le jardin de tes yeux."

ENTRE FOLIE ET DERAISON…

Ce roman peut paraître étrange certes, il peut également déranger et son langage est parfois assez cru. Mais, le rythme ne nous laisse pas sur le bas-côté et nous emporte dans son tourbillon sans faire d’effort. Le titre résonne finalement comme une profonde évidence.

Dans cette série de personnages, chacun cherche son chemin sinon sa vie dans l’entrelacs des difficultés : "Les passants s’affolent en tentant de secouer leur pauvre routine […] Elle est belle ta routine que tu souhaiterais me voir adopter."

Nous sommes ballotés entre folie et déraison,  déséquilibre et démence. Chaque récit en montre un exemple d’une manière ou d’une autre, entre absurdité ou violence, cruauté ou cynisme, impudicité ou pulsions diverses.

On ressent également qu’à travers les différents personnages, l’auteur s’attaque à ses propres souffrances. Le monde tel qu’il le décrit est loin de ressembler à ce qu’il aurait souhaité et à bien y réfléchir n’est-ce pas lui qui a raison ou tout au moins en partie. L’inhumanité qu’il dépeint semble lui apporter du dégout, de la colère et il se débat contre tout ce qui fait ce monde : "Je sens de la démesure je vais me mettre à boire créer des mondes brefs où l’on vivra vieux. Jouer à me perdre dans les océans coléreux." 

Ce récit est un peu un cri de révolte puissant, vif, et je dirai même brutal. Chaque personnage porte une douleur différente des autres dans son destin. Nous ne pouvons que constater l’implication de l’auteur lui-même dans ce récit. L’écriture y est vive et parfois violente mais malgré cela les mots nous emmènent, nous secouent. Cette lecture n’en demeure pas moins un plaisir.

Pour tous ceux que le verbe ne choque pas.
Un bon rapport qualité/prix pour cet ouvrage qui ne manque pas valeur.

Marie BARRILLON

Informations sur le livre :

Titre : Le dérèglement
Auteur : Yann Bourven
Editions : Sulliver
ISBN 13 : 9782351220566
Prix : 11,00 euros

mercredi 23 décembre 2009

Bureau des rimes

"Imaginer des histoires dont on est le héros, ça c'est constructif
Se regarder dans la glace pour se trouver belle ou beau, ça c'est constructif
Dire à Nathalie que petit à petit l'oiseau fait son propre nid, ça c'est constructif
Aimer quelqu'un qui vous déteste, ça c'est destructif."
Extrait du livre

UN AIR DE POESIE…


Dans "Bureau des rimes" nous avons à faire à de la poésie bien différente de celle communément rencontrée dans les recueils.
Ici, nous avons des rimes, des phrases un peu plus longues et chaque poème nous raconte une histoire.
Nous y retrouvons tous les sentiments que l'auteur avait déjà présentés dans les deux précédents recueils sous d'autres poèmes, bien entendu.

"Elle sourit à tout le monde invariablement,
Elle respecte les petits comme les grands,
Donner, elle le fait même inconsciemment,
Pleurer, on la fait malheureusement."

Ces poésies sont plus terre à terre et touchent à la réalité de nos vies, de notre quotidien.
Le bien et le mal y sont exposés, tout comme l'amour, l'humour ou encore la colère.
On pourrait trouver que ces textes sont longs certes, mais cela n'enlève rien à l'ensemble.

"Cinquante ans, c'est un grand événement,
C'est mon âge dans moins de vingt ans,
C'est le moment préférable pour l'épanouissement,
Les femmes sont plus belles au fil des ans."

OUVRIR LES CŒURS POUR Y FAIRE ENTRER LA TOLERANCE…

Au bras de l'auteur nous traversons certaines colères et des incompréhensions comme dans "Intolérance".
Ces intolérances face aux religions sont très présentes dans nos vies, aujourd'hui. Ce clin d’œil n'est, à mon sens, pas inutile.

"Elle pense que la religion sépare le mal du bien,
Qu'il serait raisonnable de ne pas mélanger chat et chien,
Elle n'aura donc pour ami (e) que des chrétiens.
Je me demande où est la tolérance dont se réclament les siens."

Nous retrouvons, comme une continuité des recueils précédents, une série de poèmes sur les prénoms, ceci comme une marque personnelle de l'auteur.
De confidences en souhaits d'anniversaire, de compliments en aveux sincères, on se laisse tranquillement emporter par le verbe.

"De la timidité on perçoit sur son visage,
Une vraie sportive quand on la connaît davantage,
Une très bonne collègue, peut-être trop gentille, c'est dommage,
Mais plus la personne est agréable, plus beau sera l'hommage."

Nous prendrons grand plaisir, pour clore ce recueil, à nous pencher sur le dernier poème intitulé "Maman, notre trésor".
Un hommage à l'être le plus cher à nos cœurs.

"En partant, elle a sourit et m'a dit "il faut que tu écrives un livre",
Pour me remercier d'un poème, elle était venue me faire la bise,
Une histoire qui parlait d'elle, de littérature et de son fils,
Et tout d'un coup, j'étais content de travailler à Novalis."


La présentation de l’ouvrage est soignée et le prix n’est pas exagéré.

Marie BARRILLON

Informations sur le livre :

Titre : Bureau des rimes
Auteur : Karim Bellil
Editions : Collection Les chemins verts
ISSN : 1778574X (Auto-édition)
Prix : 13,00 euros

lundi 21 décembre 2009

Les liaisons presque dangereuses

« La grasse matinée fut plutôt maigre. Il est neuf heures et quelques minutes lorsque le téléphone m’extrait d’un rêve dans lequel je tente de semer mes assaillants en courant à cloche-pied. Dans mes rêves, je cours toujours à cloche-pied, il y a toujours une jambe sur deux qui refuse d’obéir à mon système nerveux central. Si mon destin est de finir hémiplégique, au moins je ne serai pas surpris par les sensations éprouvées. »
Extrait du livre

SOUVENIRS, SOUVENIRS…


Des le premier chapitre l’ambiance est présentée. Celle de l’humour y trouve sa place pour notre plus grand plaisir. Luc se lève et nous emmène avec lui dans son quotidien : « Ce matin, je suis le roi des félins. Pas le sprinter qui s’élance dans la savane ; plutôt celui qui baille au risque de se luxer la mandibule. »

Dès la seconde page, on a bien envie de rire : « Malgré la brume matinale qui règne dans ma salle de bain, je ne puis m’empêcher de sursauter en découvrant le salopard qui me dévisage […] au bout de trente seconde… je réalise que ce boucanier n’est autre que mon reflet dans le miroir. »

Puis comme tous les jours, Luc s’installe devant son ordinateur et commence à inspecter ses messages. L’un d’entre eux l’invite sur un site de retrouvailles d’anciens camarades de classe. Il découvre que Barbara y est inscrite. Il se sent alors submergé par une foule de souvenirs lointains…des souvenirs vieux de trente ans.

Luc se décide à envoyer un message à Barbara : « Message parti. J’ai déjà honte de la platitude de mon texte. Trop tard. J’avais la possibilité de concocter une prose de pleins et de déliés, et je me suis comporté comme un vieux copain moyen. »

Dans nos années de classe, il y a toujours deux ou trois camarades qui nous ont plus marqués que les autres, que ce soit en bons comme en mauvais souvenirs. C’est le cas de Barbara. Ce moment de recherche pousse Luc à un petit retour en arrière dans sa mémoire. Tout y passe. Son premier jour de sixième, sa première vision de Barbara. Une jolie vision, « et pour couronner le tout, une démarche ondulante du type «  suivez-moi jeune homme. » Il jura de vérifier si l’endroit valait l’envers. »

DE REVERIES EN REALITE…


Luc continue sa remontée du temps vers ses jeunes années vécues, enfouit quelque part dans un recoin de sa mémoire. Trente à vivre sans y repenser. Il revient à la réalité, et continue son bout de petit chemin habituel, entre ses obligations professionnelles, sa femme qu’il nomme « l’amie » et ses enfants qu’il appelle « les mectons ».

Il déniche sur le Net le numéro de téléphone de Barbara qui ne lui a toujours pas répondu à son mail. Il lui laisse un message sur son répondeur, fulminant, une fois encore, sur la platitude de celui-ci : « Une fois le biniou raccroché, je me mets mentalement trois cent mille coups de pied aux fesses. Je suis le champion du monde des messages creux, et désormais, je suis sûr qu’elle ne rappellera jamais. » Mais visiblement, Barbara ne tient pas compte de cet état de fait car elle rappelle rapidement.

Luc est constamment dérangé par le téléphone où tous les démarcheurs semblent s’être donné le mot pour réaliser leurs enquêtes. Même à sa porte lorsque les témoins de Jéhovah se présentent la mine sérieuse, Luc ne se dépars pas de son humour : « - Mais à qui ai-je l’honneur ? […} - Nous sommes les témoins de Jéhovah. – Ah, il s’est marié ? Je n’étais pas au courant. »

Tout cela ne l’empêche pas de continuer les séances de photos ainsi que son travail de nuit au centre psychiatrique. Mais voilà qu’un appel, plus dérangeant que les autres, vient perturber son train-train quotidien. Lorsqu’il entend qu’on l’appelle « Monsieur Propre » dans le combiné, il perd subitement le sourire. Un surnom qu’il n’avait pas entendu depuis seize ans. La voix fixe un rendez-vous précis à une cabine téléphonique tout aussi précise pour lui fournir les informations nécessaires. Luc doit rempiler, mais rempiler dans quoi ? Mystère !

Malgré son mécontentement, il en sourit d’avance : « Je peste parce qu’ils me font rempiler, mais il suffit qu’ils me glissent un beau jouet entre les mains pour que je me mette à jubiler. » Il rentre chez lui pour retrouver sa tribu, répondre au mail de Barbara qui est sûrement présent dans sa boite mail, et trouver quelques endroits pour s’entraîner. Car, on ne rempile pas sans un minimum d’entraînement, et là en l’occurrence celui-ci doit être important, même avec les meilleurs et les plus beaux jouets. Le mystère perdure. Le suspense nous agace mais agréablement.

ET LE CONTRAT !


Quant à Barbara, il lui propose de se retrouver sur MSN dont il donne comme définition : « Sado-Maso sur le Net. » Il fallait y penser. Car le fait est que lorsqu’on commence à se connecter sur ce type de messagerie instantanées, on en oublie souvent et rapidement le temps et les heures s’envolent sans même que nous nous en rendions compte.

Les connections s’additionnent, les souvenirs reviennent à grande vitesse pour l’un comme pour l’autre. Le vague à l’âme prend parfois sa place : « Mon cœur stoppe les machines, puis part en pétarades diverses […] Ma cervelle tourbillonne, fait quelques sauts périlleux, et je sens la fumée qui sort de mes oreilles. » Luc est submergé entre sa vie et ses souvenirs, ses années de collège qui défilent au cœur de son esprit. Les retrouvailles avec Barbara en sont complètement responsables.

Mais obligations oblige, Luc part s’entraîner. Reprendre le costume de « Monsieur Propre » après tant d’année, ça ne s’invente pas et ce n’est pas une mince affaire, ce n’est pas comme faire du vélo. « Monsieur Propre » sous-entend nettoyage, mais lequel ? La concentration doit être de mise si Luc veut réussir son engagement. Puis, il s’en retourne à son quotidien avec femme et enfants et… Barbara, qui décidément prend soudain beaucoup de place après trente ans d’absence.

Le téléphone retentit une nouvelle fois pour « Monsieur Propre. » Le suspense persiste. Quel nettoyage Luc doit-il faire ? Avant cela, Luc part en voyage au Maroc, son pays natal. A son retour, il devra remplir son contrat !

Un roman où au long des pages se partagent mille sentiments. Toutes sortes d’émotions le traversent, de l’amour, de l’amitié, beaucoup d’humour…
Ce roman nous fait passer un très bon moment.

Beaucoup d’humour rend la lecture très agréable.
Quelques fautes de typographie mais qui ne dénaturent pas l’ouvrage.

Marie BARRILLON

Informations sur le livre :

Titre : Les liaisons presque dangereuses
Auteur : Luc Doyelle
Editions : Les nouveaux auteurs
ISBN 13 : 9782917144145
Prix : 22,00 euros

dimanche 20 décembre 2009

L'atelier d'écriture

« Une boule de pétanque m’obstrua l’écoutille. Je ne sus quoi répondre, partagé entre l’imposture et une réalité qui m’appartenait mais n’arrivait plus à s’exprimer. Je devais oublier une bonne fois pour toutes. Je m’étais fait assez mal comme ça. Et je terminais mon premier atelier adulte avec une enclume dans l’estomac. En y ajoutant la boule que j’avais dans le gosier, ce n’était pas le moment de me jeter à l’eau. Je restais donc sur le bord, je ne me mouillai pas, toujours cette propension à la survie. »
Extrait du livre

ON EXISTE TOUJOURS POUR QUELQU’UN…


Le narrateur commence par une plaidoirie anti-pigeons, mouches, moustiques sur un ton mi-sérieux, mi-comique. Oisif sans avoir rien d’autre à faire que d’observer ces bestioles tout en buvant du rhum : allongé sur le canapé, j’essaie de me concentrer sur la pertinence de ma présence dans ce monde aseptisé et hostile. »

Après un livre publié quelque quinze ans auparavant et qui n’avait pas reçu le succès escompté, ni aucun autre d’ailleurs, il avait décidé qu’il n’écrirait plus : « C’est l’unique bouquin que j’avais écrit, le premier et le dernier. Vu l’accueil à l’époque, ce n’est pas la peine, j’ai raccroché définitivement. »

Sans avenir, ni ami, à la limite d’un état dépressif mais en bon citoyen de l’amertume qui a fait connaissance avec la douche écossaise à plusieurs reprises, il avait fait table rase volontairement sur ses connaissances qui à présent n’osaient plus le contacter. La réponse constante que leur assénait le narrateur était sans équivoque aucun : « Ma dépression serait définitivement soignée quand je me serais fait sauter le caisson. »

Toute fois, pendant son observation des mouches et des pigeons, il entend un bruit qui lui rappelle un lointain souvenir : Le téléphone. Celui-ci n’avait plus retentit depuis des mois. Chefdeville répond sur la défensive. L’interlocutrice débite la raison de son appel avec entrain et petite gentillesse à l’appui. Quinze ans que Chefdeville n’existait plus pour personne, et aujourd’hui on se souvenait de lui, du moins de son livre pour lui proposer l’animation d’atelier d’écriture dans des collèges classés en zone ZEP (Zone d’éducation prioritaire).

Il faut répondre vite, alors il répond vite, et par l’affirmative, c’est toujours mieux que le RMI et les stages de l’ANPE dont il en a ras le bol de souper au fil des jours.

LES ATELIERS…


Chefdeville arrive dans une classe de SEGPA de quinze élèves difficiles dont le vocabulaire est loin de ressembler à nos habitudes communes. Celui-ci est limité à la simplicité, agrémenté de vulgarité qui, là, ne manque pas de tournure.
Les SEGPA accueillent des élèves présentant des difficultés scolaires graves et durables. Ils ne maîtrisent pas toutes les connaissances et compétences attendues à la fin de l'école primaire. La SEGPA est organisée en divisions avec un nombre d'élèves situé aux environs de 16. (source : eduscol.fr)

Le professeur de lettres reste présent durant la séance d’atelier d’écriture. Les débuts s’annoncent tortueux. Chefdeville en est le spectateur hébété, se demandant ce qui a bien pu le pousser à accepter ce rôle : « J’étais dans les dispositions d’un mec prêt à rendre son tablier avant même de l’avoir déplié. Ca m’aurait au moins appris à ne pas aller contre ma nature, en briguant une place qui correspondait à tout sauf à ce que j’étais. »

Après maintes disputes et autres vulgarités en tous genres entre les élèves, l’atelier réussi enfin à vraiment commencer mais pour peu de temps puisque la sonnerie retentit, indiquant la fin de l’heure. Les élèves, en bons individus mal élevés, quitte la salle de classe sans autre regard, ni aucune formule de politesse. Chefdeville est content d’avoir achevé ce moment de turbulences et de quitter ce lieu en perdition.

Dans la continuité, il décide de rompre avec Sylvie, son amie. La monotonie s’était installé entre eux : « On trinquait du nombril, et même si ça baignait tous les deux, cela ne suffisait pas. Je n’y trouvais pas mon compte, je n’y trouvais pas mon équilibre et, surtout, je m’emmerdais. » Sans être la cause première à cette rupture, son fils n’y était cependant pas étranger. Il tournait mal, ayant choisi les chemins de la délinquance. Insultant sa mère et faisant les poches ainsi que toutes les frasques faisant « honneur » à ce rang : Son fils était une racaille avec un pois sauteur du Mexique à la place du cerveau. »

CLASSES DIFFICILES…


De collèges en ZEP, de SEGPA en classes difficiles, Chefdeville est confronté à la misère scolaire d’un enseignement perdu pour des élèves encore plus noyés dans un « je m’en foutisme » évident. Il essaie tant bien que mal, plus mal que bien d’ailleurs, d’assurer ses ateliers au prix d’efforts surhumains. Face à des gamins désillusionnés, il désespère quelque peu, l’animateur ! Ces gamins « devant leurs jeux vidéos, ils explosaient leurs scores aussi vite que leurs neurones. A l’âge d’apprendre à lire, ils avaient déjà grillé la moitié de leurs cartouches. Difficile ensuite de leur inculquer du vocabulaire, ils n’arrivaient pas à imprimer. »

Près d’une année aura eu raison de la patience de Chefdeville. Une année où le narrateur est confronté à la réalité de ces classes difficiles où l’enseignement ne parvient pas à garder sa place légitime.

Ce roman nous ouvre les portes d’un univers sur lequel nous fermons les yeux mais qui est au demeurant bien réel. Percutant, il choque, nous interpelle dans notre petite éducation bien élevée. Le monde renferme plusieurs mondes. Celui-ci en est un parmi d’autres.

Le ton de ce roman est brut, virulent, voir sarcastique, parfois à la limite de la vulgarité.  On sourit de l’épopée de l’auteur tombé dans la cuve de la délinquance en spectateur désabusé mais aussi de l’humour que l’on rencontre avec plaisir dans la narration.

Ce roman nous offre un aperçu, s’il en faut, des classes d’élèves en difficultés.
Le verbe est parfois virulent, mais l’humour est bien présent.

Marie BARRILLON

Informations sur le livre :

Titre : L’atelier d’écriture
Auteur : Chefdeville
Couverture : Amélie Doistau
Editions : Le dilettante
ISBN 13 : 9782842631659
Prix : 17,00 euros

samedi 19 décembre 2009

Guère d'homme

« Marie-Rose n’a plus que quelques années à vivre et elle l’ignore. S’en doute-t-elle ? Perçoit-elle ce bouton de rose logé contre son sein, attendant son heure pour éclore ? Le terreau de son cœur est adéquat. Un creux, un trou, un endroit où semer. Peut-être s’est-il formé tout au long des ans, peut-être seulement durant ces cinq dernières années. L’absence de Jean comme un trou dans le cœur. Son silence comme un engrais. »
Extrait du livre

JUSTE LE GOUT DU BONHEUR…


Marie-Rose a vingt ans. Un bel âge, celui où on devient femme. Le bonheur a croisé son chemin sous le nom de Jean. Nous sommes en 1939 et tous deux font une belle noce. Ils s’apprête à vivre ensemble de grands moments de plénitude. Marie-Rose est dorénavant « Madame » pour tout le monde, « respect et séduction, mélange subtil. « Madame. » Ils attendent un sourire. » Elle sourit volontiers. Elle est fière. Elle aime Jean, passionnément. Elle l’aime d’un amour entier et exclusif. D’un amour vrai et sincère.

Mais, la vie nous apprend bien trop vite parfois que certains bonheurs ne peuvent être éternels. C’est à ce moment précis que leur ciel bascule dans la tristesse, « le facteur a apporté une lettre pour Jean, une lettre de l’armée. » ça veut tout dire. La guerre n’est pas très loin, tout le monde en parle à mots couverts. Cette lettre c’est l’annonce de la mobilisation pour Jean et tant d’autres hommes. Pour ce jeune couple, c’est la séparation de leurs êtres, de leurs corps, mais pas de leur cœur. Ils vont connaître cette souffrance, en apprendre les contours puis les profondeurs avant même d’avoir vécu leur bonheur pleinement.

Jean revient de temps en temps, en permission. Il n’est pas encore complètement parti. Ces retours sont un immense délice, tant pour l’un que pour l’autre. Le bonheur au compte-gouttes. De petites injections dans le cœur, histoire d’avoir quelques souvenirs communs à l’approche des jours difficiles. Mais, ces retours délices sont de courte durée. La guerre éclate, Jean doit partir, vraiment cette fois, rejoindre son bataillon. Cette fois, pas de permission. Le vide envahit Marie-Rose, elle se « déchire de l’intérieur. La joie de le revoir déjà gâchée. »

Elle refuse de quitter leur maison, préférant l’y attendre. Abandonner cette maison est pour Marie-Rose comme abandonner son amour, elle ne s’y résigne pas. Emplie d’espoir, elle veut l’attendre là, chez eux. Mais, en temps de guerre, on ne sait pas qui reviendra ou ne reviendra pas. On ignore qui la chance épargnera. Les allemands sont là, elle les voit « dissimulée par le rideau de la fenêtre, en rangs, en conquérants. » Des soldats meurent, des civils aussi, « meurtres en cascade. » La guerre c’est cela, tuer en toute impunité, je dirai même gratuitement.

S’OCCUPER POUR SURVIVRE…


Marthe se retrouve avec ses deux enfants à loger chez Marie-Rose. Les allemands ont réquisitionné sa maison. Marie-Rose n’est plus seule mais sa douleur persiste, elle en est malade. Le mari de Marthe a également été enrôlé dans cette guerre qui n’est pas la leur, comme tous les hommes, ou presque.

Marie-Rose apporte son aide aux Sœurs qui soignent les blessés qui arrivent continuellement. Chaque jour, elle soigne et panse les corps, donne des sourires pour inoculer un peu d’espoir, de douceur, d’amour pour son prochain.
Mais souvent, la mort est au bout de ses soins qu’elle prodigue. Et cette mort est longue parfois à venir, prenant tout son temps, « des heures, des jours durant, elle extirpe les vies des corps endoloris. »

Marie-Rose met sur le compte de l’anxiété toutes les nausées qui la parcourent et qui l’encombrent, jours et nuits. Mais, Marthe a compris qu’elle est enceinte et le lui dit. Marthe connaît son affaire, elle a déjà eu deux enfants, elle n’a pas de surprise. Marie-Rose devra faire face en regardant son ventre s’arrondir avant d’en expulser la vie. Cette petite vie qu’elle devra soutenir à bout de bras et à la force de son cœur. Elle aurait tant aimé que Jean soit là pour sentir remuer son ventre, prendre leur enfant à son premier souffle, son premier cri.

LA CHANCE NE SOURIT PAS A TOUT LE MONDE…


Le mari de Marthe est libéré. Elle rentre chez elle, laissant Marie-Rose seule à nouveau. Son ventre porte la vie mais elle est seule. Seule et esseulée dans cette guerre qui la démunie de ses forces. Jean n’a pas eu cette chance d’être libéré. Elle apprend par des hommes revenus que Jean a été envoyé dans un stalag en Allemagne.

Marie-Rose lui écrit souvent et lui envoie des colis. Des vêtements chauds qu’elle tricote, des chaussettes, des pulls de laine. En Allemagne les hivers sont rudes. Les courriers mettent des semaines à lui parvenir, puis soudains elle n’en reçoit plus. Elle découvre l’angoisse plus brûlante que celle qu’elle connaissait déjà, elle ressent la peur aussi, profonde, qui incise le cœur à blanc. Cette peur qui n’épargne pas et qui fait un peu plus mal à chaque jour nouveau.

La narratrice nous raconte Marie-Rose, mais sa propre vie s’interpose. Elle est en souffrance. Une souffrance profonde qui la lacère mais dont elle tait les moindres traits autour d’elle : « Je ne dis rien, je n’y parviens pas. Les mots comme des épines au fond de ma gorge, aux creux de mes poumons, au coin de mon cœur. » Elle se sépare de Maxime, son amour et est incapable de lui dire qu’elle « manque de lui à en mourir. » Qu’elle lâche prise, qu’elle abandonne l’espoir d’un renouveau. Elle ne parvient pas à dissocier sa propre vie de celle de Marie-Rose comme un lien invisible entre elles. Elle se retrouve parfois aussi en elle, ne pouvant s’empêcher de faire un rapprochement de leurs deux vies à soixante ans d’écart.

Mais qui est Marie-rose pour la narratrice ? Qu’est-ce qui peut ainsi les unir ? Leurs souffrances sont similaires dans des vies différentes. Une belle histoire comme sait les conter Fidéline Dujeu. Une histoire pleine d’amour. D’amour exclusif et passionné. De l’amour à la douleur en passant par les peines, les joies, les plaisirs, le désespoir parfois. Tout les sentiments s’y trouvent mêlés à divers degrés.

Un prix un peu élevé pour ce petit roman, mais finalement la lecture nous permet de concéder que l’ouvrage le mérite.
Comme à son habitude, l’auteur nous offre une multitude de sentiments.
L’entremêlement des deux vies est sincèrement bien pensé.

Marie BARRILLON

Informations sur le livre :

Titre : Guère d’homme
Auteur : Fidéline Dujeu
Editions : Le Somnambule Equivoque
ISBN 13 : 9782930377148
Prix : 12,00 euros

vendredi 18 décembre 2009

Pour un jour de plus

« Elle m’a lancé un regard. " Souviens-toi d’une chose, Charley. Parfois, les enfants veulent que tu aies mal parce que eux ont mal de leur côté. " Faire mal parce qu’on a mal de son côté ? Etait-ce là ce que j’avais fait ? Avais-je voulu voir s’inscrire sur le visage maternel le rejet paternel dont je souffrais ? Et est-ce que ma fille avait fait pareil avec moi ? »
Extrait du livre

UN JOUR DE PLUS COMME UN CADEAU DE LA VIE…

Charley, surnommé Chick est joueur de base-ball, marié et heureux jusqu’au jour où sa mère décède. Il se sent coupable de ne pas avoir été à ses côtés dans les derniers moments. Il se met à boire, perd son travail puis sa femme. Il se noie dans le chaos qu’est devenue sa vie. Il ne se remet pas de l’absence de sa mère, « et c’est ça qui est terrible quand vos parents meurent, on sent qu’au lieu d’aller au combat avec du renfort, on y va tout seul. »

Lorsque sa fille unique se marie sans même l’avoir invité, c’est le coup fatal pour Chick. Il retourne dans sa ville natale pour se suicider. Achever sa vie à l’endroit même où elle avait commencé.

Après avoir échoué par deux fois à sa tentative de suicide, il aperçoit, une première fois, sa mère morte depuis huit ans. Il le prend tout d’abord comme s’agissant « d’une hallucination, d’une élucubration, d’un rêve d’alcoolique, d’un cerveau confus produisant des pensées confuses » puisqu’il avait bu à outrance.

Arrivé à la maison de son enfance, il découvre les placards et le réfrigérateur rempli de victuailles. Il ne comprend pas puisque la maison est inhabitée depuis des lustres et que la clé se trouvait toujours à l’endroit même où il l’avait laissé, sous une fausse pierre. C’est alors qu’il entend du bruit à l’étage. Des pas dans l’escalier. Il pense à un squatter jusqu’au moment où il entend la voix de sa mère prononçant son prénom.

ELLE EST LA !

Comment est-ce possible ? Elle est morte depuis huit ans, mais elle est là et bien là. Elle lui parle, soigne ses blessures suite à un accident de voiture, lui concocte un repas. Il se revoit enfant avec elle mais aussi avec son père et sa sœur. Se souvient de moments particuliers, heureux ou non, gais ou tristes. Il les passe en revue pendant qu’il ingurgite ce que sa mère lui a servi. Ce repas qui ressemble à ceux de son enfance, « aussi délicieux que familier » en pensant : « Je ne sais pas ce qu’il y a dans la nourriture qu’une mère vous prépare, surtout lorsqu’il s’agit de quelque chose de très ordinaire […], mais un certain goût de souvenir y est résolument attaché. » 

LE BONHEUR RETROUVE…

Chick suit sa mère au fil de cette journée. Il repense à tout ce qu’ils ont traversé, les moments où elle a pris sa défense mais aussi ceux où lui n’a pas pris la sienne. La laissant se dépêtrer. Il en comprend le mot culpabilité avec tout ce que cela comporte de remords et de douleur, parfois même une profonde lourdeur dans le cœur. Mais, enfant, il était trop jeune pour comprendre certaines situations. Si dans la jeunesse nous savions autant de choses que lorsque nous devenons adultes, il y a bien des erreurs que nous esquiverions, bien des actes que nous ferions autrement, bien des chemins que nous éviterions et des choix que nous analyserions un peu mieux ou en tout cas différemment.

Il regarde sa mère qui, morte huit ans auparavant, se trouve là, avec lui, à traverser les heures et marchant dans la rue bras dessus, bras dessous. Elle est belle comme elle l’a toujours été. Sa gorge se serre. Il l’aimait tant et même aujourd’hui qu’il traverse cette journée avec elle, malgré improbabilité de la situation, il l’aime toujours aussi profondément. Il plonge son regard dans celui de sa mère, il en a besoin, cela lui a tant manqué. A cet instant magique et tragique à la fois, il réalise que « quand on regarde sa mère, on regarde l’amour le plus pur qu’il y ait au monde. »

Nous voici en possession d’un livre plein de tendresse malgré le côté étrange de la situation. En même temps, on ne peut s’empêcher de penser qu’il serait si bon de pouvoir, nous aussi, bénéficier d’un jour de plus car trop souvent ce n’est qu’après la perte des êtres chers que bon nombre de personnes se rendent compte de leurs comportements parfois abusifs ou déplacés ou encore désagréables envers ceux qu’ils aiment. Mais, ce que l’on réalise surtout c’est que nous n’avons pas su leur dire la profondeur de nos sentiments, il en découle alors une infinie culpabilité dosée d’un immense remords. Pour prononcer c’est mots magiques, il nous faut du courage car il n’est ni simple, ni facile de dire « je t’aime » lorsque c’est avec toute la sincérité du cœur.


Un roman de qualité qui vaut bien la dépense.
Un format agréable à manipuler et une qualité de papier sans reproche.
L’auteur nous emporte dans un contexte irréel mais que nous traversons avec plaisir.
On se prend de tendresse pour ces deux personnages sans aucune difficulté.
Parfois, au fil des pages, on oublierait presque que la maman de Chick n’est plus de ce monde.
« Pour un jour de plus » existe en version gros caractères pour les déficients visuels.
Traduit de l’anglais (Etat Unis) par Edith Soonckindt

Marie BARRILLON

Informations sur le livre :

Titre : Pour un jour de plus
Auteur : Mitch Albom
Editions : Oh ! Editions
ISBN 13 : 9782915056471
Prix : 18,90 euros

mardi 8 décembre 2009

La muette

« Tout est silence dans cette cellule et je n’entends que les battements de mon cœur, les démons du passé s’élancent sur moi, j’ai peur, j’étouffe, je ne veux pas mourir avec cette haine qui me transperce et me ravage, je ne veux pas être pendue avec cette souffrance secrète que j’ai dû supporter. Je ne veux pas l’emporter avec moi dans la tombe, je veux mourir en paix, délivrée, je dois épuiser ma souffrance dans cette cellule, je dois enregistrer ma haine dans ce cahier. »
Extrait du livre

DES FEMMES SANS DROIT…

D’emblée il faut garder à l’esprit que « La muette » est une histoire vraie. Une histoire où nous devons avoir le cœur bien accroché, sinon il ne faut pas en ouvrir les pages. Les larmes risquent de s’écouler sur cette réalité inconcevable, invraisemblable, inimaginable. Et pourtant…

Fatemeh a quinze ans et se trouve en prison en Iran d’où elle est originaire. Elle est dans l’attente d’être pendue. Nous ne savons pas encore pourquoi, et nous ne l’imaginons pas une seule seconde. Mais la gravité est là.

C’est de sa cellule qu’elle a rempli les pages d’un cahier : Cette histoire. Elle dit dans les premières pages : «  J’écris pour que quelqu’un se souvienne de la muette et de moi, parce que mourir comme ça, sans rien, m’effraie […] Je ne demande pas à être approuvée, seulement comprise. »

Elle nous raconte son enfance en Iran, dans la misère, la drogue qui circule, les violences, bien qu’elle précise qu’elle n’était pas malheureuse jusqu’au moment où… Elle nous explique pourquoi sa tante, sœur de son père, était muette. Elle ne l’avait pas toujours été. Un drame s’était déroulé devant ses yeux d’enfant alors qu’elle n’avait que dix ans. Ensuite, plus aucun son n’était sorti de sa bouche.

Fatemeh nous fait partager également, l’amour qui la liait à « La muette » mais aussi celui qui unissait « La muette » au frère de sa belle-sœur.
Elle nous conte son emprisonnement, les tortures, les violences, la gentillesse d’un jeune gardien qui lui donne discrètement de l’opium caché dans un morceau de mouchoir en papier pour contrer la douleur.

Le gardien n’a pas le droit de converser avec elle, mais il le fait tout de même de temps en temps et de manière modérée : « Il doit avoir dans les vingt ans ; moi avec mes quinze ans, je suis aussi vieille que l’éternité. » Fatemeh, du fond de sa cellule, nous raconte l’amour de « La muette », sa tante maternelle pour son oncle paternel dans un pays où le droit à l’amour semble des plus interdit et « où l’amour est toujours l’affaire de l’honneur des frères et des pères, une affaire de contrat et d’arrangement, un simple commerce. »

« La muette » promise, par la mère de Fatemeh au Mollah, ne veut pas de ce mariage. Elle fera en sorte qu’il n’arrive pas. Elle est découverte, enlacée dans le lit de l’oncle : « La muette et mon oncle étaient nus, endormis dans les bras l’un de l’autre. »


LAPIDATION OU PENDAISON ?

La suite est purement inconcevable alors qu’il aurait pu émaner de cette union un immense bonheur. Le Mollah décide de répudier « La muette. » Cette « promise » qui a osé « l’adultère » : « Aux yeux du Mollah, la muette avait commis l’adultère ; elle n’était pas officiellement sa femme, mais il l’avait demandée en mariage auprès de ma mère qui lui avait donné le consentement de mon père. »

La répudiation ne suffisant pas, le Mollah veut la lapidation sur la place publique du quartier. Le père de Fatemeh va trouver le Mollah pour tenter une « conciliation » et parvenir à éviter cet acte barbare. Après maintes discussions et même les larmes pour le sort de sa sœur, il parvient à faire changer d’avis le Mollah.
Celui-ci tranche, « la muette » sera pendue sans lapidation à la condition que l’homme lui donne la main de sa fille : Fatemeh. Il accepte.

Comment peut-on en arriver là ? Le sort de l’une contre le sort de l’autre.
« Chaque être s’appartient à lui-même sans que quiconque n’ait un droit de regard sur ses choix » est ma devise personnelle et je ne peux pas admettre qu’il existe encore de par le monde des actes aussi cruels et barbares. Au nom de quoi une femme n’aurait-elle pas le droit au choix pour sa propre destinée, sa vie ? Au nom de qui ses actes doivent-ils être contrôlés et décidés un à un par d’autres, par l’homme ? La révolte monte. Impossible d’imaginer que cela puisse encore exister, et pourtant…

La pendaison aura lieu en place publique de manière à ce que chacun la voit et en retienne « la leçon. » Fatemeh veut y être pour voir sa tante une dernière fois car elle n’a plus été autorisée à la voir depuis son arrestation. Mais, elle court y être aussi : « pour ne pas oublier ce qu’on lui avait fait. » 

VIVRE L’INVIVABLE OU MOURIR ?

Suite à la pendaison de « la muette », que nous jugerons tout à fait injuste et inacceptable, Fatemeh est mariée contre son gré au Mollah. Elle n’a alors que treize ans. Elle se retrouve enceinte peu de temps après : « Je n’avais pas encore tout à fait quatorze ans et j’allais être mère de l’enfant d’un homme que je haïssais. » Etre mère de force à  peine sortie de l’enfance a de quoi révolter tout être sensé !

Mais, Fatemeh n’en restera pas là, et même si la fin de cette histoire est tragique et violente, elle restait la seule possibilité que la jeune fille ait trouvé pour ce sortir de cette condition invivable, tout en sachant que l’issue serait la pendaison pour elle aussi. Entre vivre ainsi ou mourir, Fatemeh a fait son choix, le seul dans sa toute jeune vie.

Au début de ce récit, Fatemeh dit qu’elle ne demande pas à être approuvée mais juste comprise pour ses actes, elle est à mon sens très largement pardonnée et profondément pardonnable.

Ce récit assez court mais difficile à lire par la teneur des fait relatés, à moins d’être insensible, met à jour s’il le fallait encore, les pratiques barbares sous couvert de coutumes et de religion, et les diverses formes de violences tant physiques que verbales et morales que subissent encore trop de femmes de nos jours, de par le monde, y compris les pendaisons et les lapidations publiques (ou non).

Ne détournons pas le regard !

Une lecture pour tous sans retenue, ni concession.
Le prix n’est pas élevé mais quel qu’il soit cela n’a pas vraiment d’importance face à la gravité du sujet.
Ce livre percute de l’intérieur. Il fait froid dans le dos et brûle les chairs tout à la fois.

Marie BARRILLON

Informations sur le livre :

Titre : La muette
Auteur : Chahdortt Djavann
Editions : Flammarion
Collection : Littérature française
ISBN 13 : 9782081210530
Prix : 14,00 euros

vendredi 4 décembre 2009

Renaissance

"Danser parmi les fleurs chantantes
Et à jamais devenir aimante.
Bercer doucement nos souvenirs
Pour s'endormir dans un fou rire.
Faire une prière à un ange
Pour qu'un jour les choses changent. »
Extrait du livre

RENAISSANCE…

Dans "Renaissance", nous rencontrons une jeune auteur qui nous offre de belles surprises dans des mots bien choisis. Nulle prétention en émane et on se fait vraiment plaisir :

" Peu importe chaque pas
Une douleur infinie
Transperce mon cœur
De fine porcelaine."

On ressentira, de manière assez fréquente, de la douleur, quelle soit amoureuse ou non. De multiples petites brisures parcourent ce recueil comme dans "Jeux mortels" :

"Baiser volé
Baiser jeunesse
Que peu à peu je délaisse
D’un regard brisé."

Ou encore dans "Le sable de notre désert" qui en quelques mots en dit déjà long :

"Doucement, j'avance
Pas à pas
Qui s’effacent.
Aucune parole,
Ne me délivrera
De ma souffrance."

L’ENFANCE…

Nous ne pourrons nous empêcher de nous identifier dans certains poèmes, voire juste certains vers comme dans "Adolescence" que nous avons quitté, parfois depuis longtemps pour certains d’entre nous, et qu’à un moment donné de la vie nous nous souvenons avec regret ou émotion, tristesse ou plaisir, tant elle se trouve loin derrière nous.

"L’enfance t’est passé sous le nez,
Moi, je n’ai même pas pu la vivre.
Tu te sens comme banni, tu te sens fui
Regarde autour de toi,
Tu n’es pas seul :
La vie t’a ouvert les bras."

Pour clore cette jolie lecture, je ne peux m’empêcher de vous faire partager ce long extrait qui nous offre de belles palpitations :

"J'ai longtemps écrit ton nom
Sans jamais le trouver beau.
Pourtant quand je l’entends
Il me paraît la plus belle chose du monde.

J’ai maintes fois regardé ton visage
Sans jamais pouvoir en dessiner les traits
Pourtant quand mes yeux se ferment
Il apparaît.

Combien de mots faudra-t-il
Pour exprimer l’amour que je te porte ?

J’ai tellement essayé de vivre dans tes bras
Sans jamais y arriver
Pourtant quand je suis blotti tout contre toi
Je sais que je ne repartirai jamais.

J’ai trop cherché la perfection
Sans jamais la trouver
Pourtant quand je te vois
Je n’ai plus besoin de chercher. […]"


Tous ceux qui aiment la poésie, de près ou de loin seront à même d’apprécier ce recueil.
Un prix un peu élevé pour ce tout petit recueil mais on ne le regrettera pas.
Petit bémol concernant la mise en page mais qui n’enlève rien au plaisir de lire ces poèmes.

Marie BARRILLON

Informations sur le livre :

Titre : Renaissance
Auteur : Moy
Editions : TheBookEdition
Collection : Arabesque
Prix : 10,00 euro

lundi 23 novembre 2009

La barbarie occidentale

« A la différence de n’importe qu’elle autre guerre, une guerre civile possède ses propres règles. Elle ne reconnaît pas l’ennemi dans celui qui porte un autre uniforme, appartient à une autre armée aux signes distinctifs, mais l’adversaire devient celui qui ne vous plaît pas, celui qu’on n’aime pas, celui qui ne vous revient pas. Thouille en est parfaitement conscient. Il sait que nombreux seront ceux qui vont régler leur compte. »
Extrait du livre

FREDERIC, RATANA, LAN… ET LES AUTRES


Il y a Frédéric qui vit au Cambodge depuis cinq ans. Il garde avec lui Ratana qu’il rémunère au mois comme chauffeur, ceci afin de ne plus se faire racketter dans sa voiture privée et de ne pas courir après les taxis peu scrupuleux. Ici c’est un peu chacun pour soi.

Il y a aussi Ra, un enfant de dix ans mais un enfant qui n’a pas vraiment d’attaches, il « n’a rien d’un écolier sauf à considérer la rue comme une école. » Et comme bien d’autre, il n’a ni famille, ni parents, « personne pour le protéger. »

Lim est également un enfant de la rue, un peu trouillard. Ra le prend sous sa protection, il sait se débrouiller et apprendra à Lim les ficelles de la rue, même si elles sont invisibles, elles existent. Il ne faut pas se laisser tout prendre, ils n’ont déjà presque rien. La rue, là-bas, c’est la loi de la survie.

Chandy est la femme de Ratana. Elle travaille dans une usine de confection, dans des conditions inacceptables que nous ne tolérerions pas. Dix heures par jour à coudre des vêtements, six jours sur sept, douze mois par an. Pas de congés, peu de repos. Le « droit de cuissage » est très présent pour peu que les femmes soient jolies.

Suite à l’obtention de ce travail, Chandy doit donner de son salaire « dix pour-cent qu’elle verse à chaque paie à celui qui le lui a procuré. »

Frédéric passe la plupart de ses soirées dans un cloaque où les filles « gagnent » leur vie, leur pain quotidien, leur subsistance. Ce n’est pas qu’il aime cet endroit mais il y retrouve Lan dont « il est amoureux […] Lan, qu’il tente désespérément de racheter et faute d’y être parvenu jusqu’alors il se présente tous les soirs dans l’établissement pour s’assurer qu’une fois de plus […] elle passera la soirée avec lui et le suivra chez lui. »

Dans le même temps et pas très loin, un coup d’état se prépare : « Un coup d’état ne peut s’organiser sans un minimum d’intervenants. »

SEXE, CORRUPTION…

Frédéric reste dans ce lieu où les filles n’ont d’autres possibilités que de s’offrir aux hommes. Les clients y passent et repassent, certains habitués puis « d’autres clients arrivent […] essentiellement des touristes sexuels qui ne craignent pas l’opprobre. » Ici, le tourisme sexuel n’est pas chose rare, il fait presque partie du « décor ».

Frédéric parvient à persuader la patronne de laisser Lan partir avec lui ce soir encore. La patronne l’aime bien, cet homme. Depuis le temps qu’ils se connaissent, et la générosité constante de Frédéric l’aide à accepter : « J’aurai préféré que tu restes, que tu dépenses un peu d’argent chez moi, mais bon, on ne peut rien refuser aux amis. C’est bon, tu peux l’emmener. »

Lan et Frédéric s’éclipsent. Ratana les emmène. Il les conduit sur son motodoubs. Mais, trois hommes en voiture semblent s’amuser à vouloir les faire tomber. C’est devenu un jeu de renverser les étrangers dans cette contrée.

Le « couple » retrouve l’associé de Frédéric dans un bar. Un associé sans vraiment de scrupules. Un associé comme il en faut en Asie, car là-bas « toute négociation qui se respecte se doit, à un moment ou à un autre, finir en ripaille, le plus souvent agrémentée d’un dessert charnel. » La corruption n’est pas omniprésente, non, elle est à tous les coins de rue, faisant partie intégrante du monde des affaires et même de la vie en général.

Puis, il y a l’orphelinat où Ny « réside ». Ce qui s’y déroule est inimaginable. Les bébés séropositifs ne sont pas adoptables. Ils sont purement et simplement sacrifiés. Ny en a eu la preuve et des vertiges, de la haine ont pris naissance en elle : Deux bébés dans une grosse poubelle métallique se trouvaient là. […] La faim et la chaleur dans cet environnement clos et métallique, avaient eu raison de leurs forces. » Ces bébés n’ont pas d’importance dans ce milieu. L’orphelinat se doit d’offrir des enfants « sains » à l’adoption. Ny en a le cœur retourné.

LES EMEUTES…

Dans le même temps, les émeutes commencent dans les rues. Frédéric en est témoin. Nous sommes en 1997, le coup d’état éclate. Les balles fusent de partout. Les gens courent, hurlent. Frédéric se retrouve bloqué dans l’ambassade américaine d’où personne ne peut ni entrer, ni sortir. Ratana, sachant « son patron » en sécurité, se sauve pour retrouver sa famille : « Les protéger. La seule chose, le seul bien qui mérite qu’on se batte pour lui. » Ce n’est pas le moment de traîner, le danger se trouve de tous les côtés.

Tout au long de ce roman, les rebondissement ne manquent pas. On ne s’y ennui pas une seconde. On cherche, on fouine au fil des pages pour trouver ou retrouver tel ou tel personnage. Tous ces destins au cœur de cette contrée si lointaine ne cherchent qu’à survivre entre haine et corruption, pauvreté et prostitution. Ces êtres n’aspirent qu’à vivre mais ils ne font que survivre. Ils n’ont malheureusement pas d’autres choix que de se plier à cet état de fait.

Ce livre est fort et parfois brutal en nous ouvrant les yeux sur ce qui fait cette société.
L’auteur a vécu onze années au Cambodge, « comme tous ceux qui connaissent bien ce pays, il est passé par les différentes phases : ébahissement, adoration, consternation, haine puis réconciliation. Il y a commencé comme journaliste sans même connaître la langue, puis a cherché par tous les moyens à devenir comme ses habitants, à pouvoir se mettre à leur place, à les comprendre. » (Quatrième de couverture)

Bon rapport qualité/prix pour ce roman qui le mérite à plus d'un titre.
Ce roman nous emmène en voyage dans ce pays où nombre d’aberrations peuvent nous révolter.

Marie BARRILLON

Informations sur le livre :

Titre : La barbarie occidentale
Auteur : Jean Wysock
Editions : Amalthée
ISBN 13 : 9782310001083
Prix : 18,00 euros